—Cette question!
—Non, je te demande cela parce que depuis cinq jours que je voyage, j'ai perdu cette bonne habitude par nécessité.... Déjeûnons pour me refaire un peu l'estomac à la vie de province.»
Nous déjeûnâmes.
Pendant plusieurs jours Mainfroy dîna, coucha ad turnum sur chacun des navires de guerre mouillés en rade. Il avait à bord de ces bâtimens assez d'amis pour vivre une ou deux semaines très-agréablement sans être obligé de porter deux fois un appétit à bord du même navire. Quant au blanchissage de son linge, il employait un procédé qui depuis a été renouvelé avec succès, mais dont, à coup sur, il peut passer pour l'inventeur. Un cahier de papier à lettres lui suffisait pour changer chaque jour, pendant une quinzaine, le col de l'unique chemise qu'il possédât; et quand il se promenait d'un air grave, l'habit boutonné jusqu'au menton, on aurait juré, à quatre pas de lui, que le liseré blanc qui relevait l'éclat de sa haute cravate noire, n'était rien moins que de la batiste nouvellement repassée. Ce n'était pourtant autre chose qu'une rognure de papier vélin. La nécessité, comme il disait, est bien la plus ingénieuse de toutes les couturières.
Mainfroy se promenait du reste assez peu depuis qu'il n'avait plus qu'une paire de bottes. Il attendait des jours meilleurs pour reprendre son essor et se dégourdir les jarrets au gré de sa vive et pétulante imagination.
Ces jours meilleurs qu'il attendait dans le statu quo avec la résignation d'un vrai sage qui n'a plus de chaussure, arrivèrent enfin.
Il trouva à s'embarquer comme sous-lieutenant à bord d'un corsaire de Brest.
Sous-lieu tenant! c'était justement le grade qu'il avait déjà occupé dès son début dans la carrière. Il accepta ce poste avec une tranquillité apparente qui ne nous présagea rien de bon, à nous qui connaissions l'homme.
Il partit une seconde fois pour recommencer sa fortune sur mer, après avoir mangé avec nous les avances qu'il avait reçues en s'enrôlant à bord du corsaire brestois.
La première des prises que fit ce corsaire fut confiée à Mainfroy, qui déjà avait fait preuve d'habileté en ramenant au port un mauvais bateau monté par un mauvais équipage. Le corsaire revint de sa croisière; mais Mainfroy ne revint pas avec sa prise. Cette fois-là nous n'eûmes pas même la consolation de penser qu'il avait eu le malheur d'être fait prisonnier de guerre par les Anglais. Nous le crûmes, au bout de quelques mois, englouti pour jamais au fond de ces flots sur lesquels il avait voulu tenter audacieusement la fortune.