Bien des événemens autrement importans que la perte de notre ami Mainfroy s'étaient passés en France depuis notre séparation. Mais le souvenir de ce cher collègue, si vif, si original, était resté si profondément gravé dans nos coeurs et notre mémoire, que jamais mes camarades et moi nous ne nous rencontrions sans parler de sa jolie figure, de ses cols de chemise en papier, et du goût qu'il avait toujours eu pour la bamboche et les grands hasards.

Le sort ayant voulu que je commandasse des bâtimens marchands après mon exclusion de la marine royale et royaliste en 1815, je courus sur ces divers navires, pendant plusieurs années, une bonne partie du globe; et jamais je ne séjournai dans un pays étranger sans parler de mon ancien camarade corsaire, comme si tous les rivages que j'abordais dussent m'entretenir de lui. Mais j'avais un secret pressentiment qu'un jour je finirais par apprendre de ses nouvelles sur des plages lointaines. Il y a des sortes d'amitié qui sont un peu comme l'amour, et qui ne perdent jamais totalement les illusions qui les consolent d'un chagrin pourtant sans espoir.

On m'avait donné pour consignataire d'un beau navire que je conduisis à Bahia en 1820, un excellent homme chez lequel on dînait fort bien alors. Un dimanche, étant à table avec plusieurs personnes que je ne connaissais pas, la conversation vint à rouler sur les jeunes Français qui avaient rempli les mers de l'Amérique du Sud du bruit de leurs exploits flibustiers. Je ne sais comment je trouvai le moyen de placer le nom de mon ami Mainfroy, au milieu de tous les contes que l'on débitait au dessert; mais ce que je sais fort bien, c'est qu'il m'arriva de parler en termes assez gais du caractère et des fredaines de mon ancien camarade. Un officier français, devenu général buénos-ayrien, qui se trouvait au nombre des convives, m'arrêta tout court à moitié de ma narration pour m'adresser ces sévères paroles:

«Monsieur le capitaine, je connais particulièrement la personne sur le compte de laquelle vous vous égayez avec un peu trop de légèreté peut-être. Son nom n'est pas Mainfroy, comme vous le dites, mais bien Manfredo. C'est un des hommes à qui la république que j'ai l'honneur de servir doit le plus: et si, comme vous nous l'avez donné à entendre, le capitaine Manfredo vous fait l'honneur d'être un de vos amis, je ne puis que vous en faire mon très-sincère compliment. Je bois à sa glorieuse santé.»

Le ton de cette solennelle remontrance me coupa net le fil de l'histoire que j'avais commencée. Dès que je me trouvai un peu remis de mon embarras, je m'empressai, du mieux qu'il me fut possible, de recueillir, de la bouche du général indépendant, des informations sur le compte de mon ex-collègue. Mais le général se montra si réservé dans toutes les réponses qu'il daigna faire à mes pressantes questions, que je n'appris rien de plus que ce qu'il m'avait déjà dit sur son compte. Enfin, je venais de savoir que Mainfroy existait encore, qu'il s'était distingué au service de la république, et qu'un jour je pourrais peut-être le revoir couvert de gloire et chargé des riches dépouilles des ennemis qu'il avait vaincus.

Peu de jours après mon singulier entretien avec le général de Buénos-Ayres, mon consignataire me convia à dîner chez lui, avec un air de finesse et d'espièglerie qu'il ne mettait pas ordinairement dans les formes de ses invitations ordinaires. «Vous rencontrerez à ma table, me dit-il, une personne que vous ne serez pas mécontent d'y voir!

—Une jolie personne, quelque dame de votre connaissance, peut-être?

—Oui, une fort jolie personne même, et que je connais depuis peu. Oh! vous la connaissez aussi, mon gaillard.... Mais je ne puis vous en dire davantage aujourd'hui: c'est une surprise agréable que je vous ai ménagée. A demain donc!

—A demain!»

Je crus être tombé en une bonne fortune, et quoiqu'à Bahia la chose soit assez rare, je n'attachai pas une grande importance à l'espoir flatteur que j'aurais pu concevoir sur l'aventure du lendemain.