Je me rendis un peu tard à l'invitation du brave M. R.... Tout le monde était déjà à table, et l'on mangeait silencieusement les premiers plats qui venaient d'être servis. Une place était vide: c'était la mienne, et je m'en emparai sans que les convives levassent la tête de dessus leur assiette, pour remarquer mon arrivée. Je me trouvai placé entre le général que j'avais déjà vu, et un invité que je ne connaissais pas.

Je me disposais à manger le potage que le maître de la maison venait de me faire passer, lorsque mon voisin l'inconnu, en me regardant le visage et en me donnant une grande tape sur l'épaule, s'écria avec l'accent de la surprise et de la joie:

«Et comment va mon brave et digne camarade?»

Je lève les yeux sur l'individu qui m'adresse ainsi la parole: c'était mon ami Mainfroy.

Les témoins de cette rencontre si imprévue semblèrent prendre plaisir à nous voir nous embrasser et nous serrer l'un contre l'autre avec toutes les marques d'une vieille et sincère amitié. Mon ami s'était essuyé la bouche du coin de sa serviette, pour mieux me coller sur le visage ses lèvres encore barbouillées de sauce. Je ne restai pas, comme on peut bien le croire, en reste de démonstrations de tendresse avec lui. Notre reconnaissance fut parfaite.

«Et par quel hasard, lui demandai-je après le premier coup de feu, ai-je le bonheur de te retrouver ici, toi que pendant six à sept ans j'ai cru mort?

—Mais, mon bon ami, par un hasard que, toujours supérieur à la destinée, je me suis fait moi-même. Va, il s'est passé bien des événemens dans ma vie depuis ma paire de bottes à éperons dorés et mes cols de chemise en papier. Heim, te souviens-tu de ma manière de me faire du linge blanc?

—Est-ce qu'on peut oublier jamais les souvenirs d'un si bel âge? Mais qu'as-tu donc fait, mon pauvre camarade, depuis notre séparation?

—Eh! des choses assez drôlettes. J'ai fait presque toujours la course; car ici le pays est on ne peut plus favorable au développement du mérite des jeunes marins qui veulent devenir quelque chose. Ils sont toujours en guerre civile dans les États de la Nouvelle-Union; et les Européens qui se vouent à la profession de corsaire et qui savent l'exercer, jouissent ici de la plus grande considération. J'ai servi la république de Buénos-Ayres.

—Même avec distinction, d'après ce que m'a dit M. le général.