«Messieurs les passagers, et vous mesdames, dit le lieutenant en s'adressant au groupe des voyageurs plantés mornes et silencieux sur le gaillard d'arrière, voudriez-vous descendre dans la cale ou dans la sainte-barbe, pour ne pas gêner la manoeuvre ou pour vous rendre utiles, si vous le voulez, au pansement des blessés ou à la distribution des poudres?

—Mais monsieur, dit le plénipotentiaire, je demanderai à monsieur le commandant la faveur de rester encore un peu sur le pont, après avoir conduit ces dames en lieu de sûreté?»

Le commandant ne répond rien: il a bien autre chose à faire que de s'occuper de monsieur son passager!

Celui-ci descend dans le faux-pont avec madame son épouse. En passant dans la batterie, il voit une centaine de gaillards rangés le long d'une file de canons bien démarrés et bien chargés. Les mèches sont allumées: les officiers se promènent le sabre en main, sans dire mot. Un parfum de poudre et une odeur de carnage semblent déjà se répandre dans cette batterie si longue et si basse. Le passager se rend dans le faux-pont. Là c'est bien un autre spectacle! Trois chirurgiens, les manches retroussées, préparent, sur une longue table couverte de charpie et de bandelettes, leurs larges couteaux et leurs scies à amputation. Ils se disposent à nager dans le sang qui va couler. L'un d'eux, à l'aspect de notre ambassadeur, lui dit en plaisantant, et en lui montrant un couteau bien affilé: «Eh bien! monsieur l'ambassadeur, est-ce vous qui m'étrennerez?...» Le passager sourit, mais du bout des lèvres, pour accueillir cette saillie le plus gaîment possible. Mais il fait comprendre, par un signe, à l'Esculape goguenard, qu'il ne faut pas effrayer les dames qui viennent chercher un refuge dans la cale. L'Esculape se tait; mais, comme on dit proverbialement, il n'en pense pas moins sur le compte du passager, qui paraît un peu ému.

Après avoir placé ses dames en sûreté, l'ambassadeur remonte sur le pont, en passant toutefois par l'escalier de l'avant, car l'aspect des instrumens de chirurgie étalés sur l'arrière du faux-pont a produit sur lui une impression désagréable. Tous ces cadres tendus pour recevoir blessés, tant d'hommes qui sont encore si bien portans, si pleins d'ardeur, lui font faire des réflexions pénibles. Il aime mieux encore voir l'appareil du combat dans toute sa majesté, que tous ces préparatifs qui n'attestent que trop les tristes réalités qui accompagnent les illusions de la gloire.

En montant sur le pont et en regagnant le gaillard d'arrière, il s'aperçoit que la scène est changée: le navire, qu'il avait quitté à quelques portées de canon, n'est plus qu'à une portée de fusil de la frégate. Les deux bâtimens s'observent en continuant silencieusement leur route parallèle. La mer, qu'ils font clapotter le long de leurs bords, est douce et tranquille; la brise se joue dans le pavillon et les voiles qu'elle enfle gracieusement. Quel repos et quelle harmonie sur les flots, dans les airs et sous le ciel! Et c'est au sein de ce calme si délicieux que deux équipages vont bientôt se massacrer, que le sang humain va rougir la blanche écume des vagues que ces deux navires sillonnent encore en paix.... Cette idée fait frémir notre passager; mais il la repousse comme une faiblesse: il se passe la main sur le front comme pour chasser loin de lui toute pensée indigne du courage dont il veut faire preuve.... Il observe le commandant, dont l'air est calme, dont la contenance est ferme.

«Eh bien! mon brave commandant, que pensez-vous que puisse être ce navire?

—Je ne pense rien, mais je me prépare à tout événement.

—Ce n'est probablement qu'une frégate anglaise?

—Ou quelque pirate qui nous prend pour un bâtiment de la compagnie.