La frégate ennemie n'attendait que cette volée. Elle riposte sans perdre une seconde. La canonnade est engagée. On n'entend plus que la voix des deux commandans qui mugit, majestueuse et solennelle, dans de longs porte-voix: Feu! feu partout!
Les pièces sont halées dedans une fois qu'elles ont fait feu: on les charge pour les pousser vivement aux sabords et pour faire feu encore. Feu toujours, et toujours feu! A peine songe-t-on à la manoeuvre des voiles. On s'aperçoit seulement que la Bramine a masqué son grand-hunier pour se canonner plus à l'aise avec son ennemie, qui de son côté a aussi mis en panne. Quelle situation!
Notre ambassadeur, qui jusque là avait perdu l'usage de ses sens, retrouve bientôt toute la force de ses jambes, au moins, pour regagner, non pas le fond de la cale, où il a placé les passagères, mais bien la sainte-barbe. La soute aux poudres est un lieu aussi sûr que la cale, et en se transportant là, il pourra au moins éviter la honte de se représenter pendant le combat aux yeux de ses dames; et d'ailleurs, en aidant les cambusiers et les non-combattans à distribuer des gargousses aux mousses, il saura se rendre utile. Il court donc à la sainte-barbe en traversant les nuages de fumée qui remplissent la batterie. Au brusque mouvement qu'il fait pour se jeter en double dans cette espèce de sépulcre qu'éclaire un large fanal cadenassé, un vieux canonnier invalide se retourne et reconnaît notre ambassadeur.
«Mettez-vous à côté de moi, dit l'invalide; ils ont besoin de munitions là-haut, nous leur-z-en donnerons tant qu'ils en voudront.»
Le plénipotentiaire se met à passer des gargousses; mais son voisin remarque que ses blanches mains tremblent un peu. Il cherche à le rassurer en causant avec lui assez familièrement. Rien ne vous nivèle mieux les conditions humaines que l'approche ou l'apparence du danger commun.
«Monsieur l'ambassadeur, il y a un grand bruit là-haut, et on manoeuvre.
—On manoeuvre!
—Oui; c'est sans doute cette chienne de frégate qui veut nous prendre en poupe. Mais notre vieux commandant est manoeuvrier aussi, et il ne se laissera pas juguler comme ça.... Tenez votre gargousse plus haute que ça un peu, et élongez-moi bien vos bras, monsieur l'ambassadeur.... Entendez—vous le boucan sempiternel qu'ils font sur le pont?
—Oui, j'entends des cris!... Qu'est-ce donc?...
—C'est l'abordage peut-être.... Ecoutez, écoutez.... Non.... on crie aux pompes! C'est comme si la frégate avait reçu, vous entendez bien, des boulets au-dessous de la flottaison. C'est bon ça: c'est pour former nos jeunes gens à l'exercice.