En prononçant ces derniers mots, il saute sur le midshipman, qui se débat en vain entre les bras poilus de son nerveux assaillant. Chaque matelot négrier s'empare d'un matelot anglais: le nombre triomphe de la résistance; les pistolets dont les Anglais sont armés ratent: la pluie a mouillé les amorces. Les capteurs crient au secours; mais leur voix n'est pas entendue à bord du brick, trop éloigné de la goëlette, dans un moment surtout où le vent souffle dans les cordages et emporte de l'avant à l'arrière le bruit qu'on fait à bord du négrier.
Les dix Anglais et leur midshipman sont tombés à la disposition de l'équipage de l'Oiseau-Mouche. Un matelot français a remplacé à la barre du gouvernail le timonier anglais qu'on y avait aposté. La goëlette navigue toujours traînée par la remorque dans les eaux du brick, qui continue paisiblement sa route comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé derrière lui.
Une fois maître de son navire, le capitaine, rentré par droit de conquête en possession de son droit de commandant, ordonne à ses gens de garrotter les Anglais devenus prisonniers à leur tour. On exécute cet ordre, et puis on tire de la soute aux vivres autant de sacs vides qu'il y a d'Anglais, et on loge chacun de ces derniers dans le fond du sac à biscuit, destiné à lui servir d'emballage et de cachot.
«Que ferons-nous maintenant? demande le second du négrier à son capitaine.
—Mes amis, vous allez me laisser là, jusqu'à nouvel ordre, ces sacs d'Anglais, et nous allons sailler rondement notre chaloupe à la mer. Puis après, quand l'embarcation sera le long du bord, nous placerons à la traine notre drome et tout le fardage qui nous embarrasse. Vous verrez le tour que je vais jouer à ce coquin de brick.»
Les intentions du capitaine sont exécutées. La chaloupe est amenée le long du bord. On y dépose les onze Anglais empaquetés. On hisse la voile sur le mât qu'on a gréé à la hâte, et l'on établit, sur l'arrière de cette embarcation, une espèce d'habitacle au centre de laquelle on place une lampe dont la lueur imitera celle que le brick aperçoit à bord de la goëlette.
Aussitôt que ces dispositions sont prises, le capitaine fait amarrer le bout de la remorque qu'il tient encore à bord de la goëlette, sur l'avant de la chaloupe, et sur l'arrière de cette chaloupe il met à la traine l'espèce de radeau qu'il a formé avec les bouts de mâture et de planches qui composaient sa drome. «Tout cela, dit-il, fera du poids dans l'eau, et le brick, ayant quelque chose de lourd à haler, croira toujours avoir la goëlette à trinquebaler derrière lui.»
Au moment décisif où le négrier quitte la remorque pour ne laisser amarrés à son extrémité que la chaloupe et la drome, le capitaine fait éteindre le feu de l'habitacle de l'Oiseau-Mouche, et fait carguer ou amener d'un seul coup toutes les voiles, pour qu'il ne reste plus de visible, sur les flots, que le feu de la petite habitacle improvisée de la chaloupe, et la voile qu'on a gréée sur son mât.
Que devint le négrier après cette manoeuvre?
Quand il se trouva un peu éloigné du brick, qui le remorquait quelques minutes auparavant, il rehissa et reborda toutes ses voiles; et, favorisé par la brise qui continuait à souffler et par l'obscurité de la nuit qui régnait encore, il réussit à gagner, avec l'aube naissante, une des petites anses de la côte ouest de l'Ile-de-France.