La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les gabiers occupés dans le gréement, ont promené, au coucher du soleil, leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui commencent à poindre sur le cercle dont le navire est le centre, peuvent être le plus facilement aperçues. Mais rien... rien, le maître de quart, à qui chaque védette envoyée sur les barres, doit faire son rapport en descendant, est venu dire à l'officier: Lieutenant, rien de nouveau à la vigie.—C'est bon, a répondu l'officier.

Le vent a fraîchi avec l'obscurité; on a pris le ris de chasse dans chaque hunier; la grande voile a été serrée; tous les gens de quart se promènent en longues files sur les passavants. Les hommes placés à chaque bossoir veillent, et à chaque coup de marteau que le pilotin va frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du maître, hurler ce lugubre avertissement: Ouvre l'oeil au bossoir, et les sentinelles de l'avant de répéter: Ouvre l'oeil devant! Les yeux en effet n'auraient garde de se fermer. De temps à autre, les découvreurs officieux s'arrêtent pour regarder au loin le sommet des lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus de l'horizon, semblent présenter l'apparence ou les formes d'un navire.... Mais dès que l'illusion est détruite, et dès que le spectre se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs reprennent le cours de leur promenade, pour se mêler à la conversation générale.

Un des hommes de bossoir cependant a appelé le contre-maître de quart: le contre-maître a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point que le matelot lui a indiqué. Il passe derrière; il dit un mot à l'oreille du maître assis nonchalamment sur le bout de la drôme. Le maître parle à l'officier; l'aspirant de quart posté devant passe derrière; l'officier a regardé au vent par-dessus les bastingages. On lui a dit: C'est là... là...; et bientôt on entend le chef de quart prononcer ces paroles, qui arrêtent le sang dans toutes les veines: Timonnier, allez réveiller le commandant.

Le commandant paraît: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au bout de laquelle toutes les destinées semblent attachées... Cachez les feux partout: branle-bas général de combat. C'est l'ordre qu'a donné le chef à l'officier de quart. A bord d'une frégate, en temps de guerre, le branle-bas est aussitôt fait, même de nuit, que l'alignement d'un régiment d'infanterie rangé sous les armes. En un clin-d'oeil, les hamacs, où dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes, sont portés dans les bastingages, les pièces sont détapées, les mèches allumées, les canonniers à leur poste de combat, les chirurgiens parés dans le faux-pont à découper les blessés qu'on leur jettera. La poudre circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu à son devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donné par le commandant de la frégate, se trouva exécuté: il n'y avait plus qu'à attendre l'événement..

Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le pont, cherchent à voir le navire que l'on croit avoir aperçu! Tous les yeux se tiennent attachés sur une masse noire qui semble approcher en se balançant sur les flots qui la poussent vers la frégate. La grande voile a été mise sur les cargues, le ris de précaution, pris dans les huniers, a été largué: mais le point noir avance, la masse aperçue grandit, s'étend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble encore donner des formes gigantesques. Il faudra bientôt en découdre, se disent tout bas les matelots. Le commandant vient de capeler son grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux à revendre à bord. Mais quel silence règne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et recevoir la mort! Le bâtiment chasseur n'est plus qu'à une portée de pistolet de la frégate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!... Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant à cette petite distance, à cette heure sinistre où le péril a quelque chose de si funeste au milieu des mers qui gémissent, du vent qui semble se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une manière si lugubre!...

Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de silence, dont le son aigu et saccadé se prolonge et va frapper les oreilles attentives de l'équipage de la frégate. Puis à ce coup de sifflet succèdent ces mois solennels hélés en anglais: Ship hoe!... C'est un Anglais, c'est un Anglais!

Le commandant de la frégate répond, et aussitôt le pavillon français flotte dans l'obscurité au haut de la corne; et dans le porte-voix de combat a retenti cet ordre si bien compris: Parez-vous à faire feu au commandement! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment suprême.

La frégate revient au vent pour présenter le travers à l'ennemi, qui a voulu la prendre en hanche en se laissant culer. Feu tribord! La volée part à la fois à bord des deux navires, et ces deux bordées ne font qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement de recharger les pièces; silence qui n'est interrompu que par le bruit des manoeuvres qui tombent, des blessés qui crient. Feu tribord! répète le commandant. Feu tribord! répètent les officiers; charge en double! pointe à démâter! Les coups de canon ne se font pas attendre; ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de l'obscurité et des bouffées de fumée, on entend: Le vaisseau est là! le voilà par la hanche! le voilà! attention à pointer: feu! feu! et toujours feu.

A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un combat est une longue fusillade à coups de canon: là ce sont des balles, ici ce sont des boulets.

C'est en vain que la frégate, couverte de voiles, a voulu fuir: le vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus à démâter, il pointe à couler bas. Il ne réussira peut-être que trop bien: un aspirant est monté précipitamment sur le pont; il a dit un mot à l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, où il semble cloué, a ordonné de garnir les pompes. Les brimbales étaient montées: les pompes jouent aussitôt; l'eau entre dans la cale par les trous des boulets reçus à la flottaison, et toujours le vaisseau anglais poursuit sa proie, en paraissant étendre sur elle, comme des ailes fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement bordées sur ses vergues immenses.