Une dernière volée va décider du sort de la frégate. Oh! que les chefs de pièce, enragés de toujours manquer cette mâture, mettent de zèle et d'âme à pointer leurs canons: cette volée sera terrible pour le vaisseau, qui présente le travers; elle sera lancée à bout portant et des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette volée, dernier effort du bâtiment le plus faible et le plus maltraité. Elle a tonné, et long-temps après qu'elle est sortie comme la foudre du flanc de la frégate, les nuages épais d'une homicide fumée, cachent encore et la frégate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud nuage de salpêtre: le vaisseau a culé; un bruit effroyable se fait entendre! C'est son grand mât de hune, avec les voiles dont il est surchargé, qui, en craquant comme un édifice qui s'écroule, tombe le long de son bord entre lui et la frégate. Un cri de vive l'empereur! un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidité de la foudre, de dessus le pont de la frégate. Elle vient de démâter l'ennemi: elle vient d'échapper à sa perte, à sa honte! c'est de la batterie, c'est des gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arrière, c'est de partout enfin que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La frégate, délivrée, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis. Elle fuit; mais en s'éloignant elle veut encore faire ses adieux à l'ennemi qui lui présente un avant tout délabré. Une volée, chargée à la hâte jusqu'à la gueule, est lancée avec rage dans les bossoirs du vaisseau: c'est la dernière! un roulement annonce à bord de la frégate, que l'action est finie et que le feu est éteint.

Oh! c'est alors que la scène qu'animait l'ardeur du combat et qu'ennoblissait l'éclat de la gloire, va changer de face! Pendant deux heures on a marché dans le sang et sur des cadavres, sans s'en apercevoir: les idées étaient plus haut. Mais après le roulement du tambour, mais après l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a marché, les cadavres et les membres épars que l'on a foulés aux pieds. L'appel va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix répondent, présent. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne répondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides funérailles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des matelots, effacer les taches épaisses du sang qui a si long-temps coulé pendant la nuit!...


III.

Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais.

La Canonnière 93 devait escorter, de Perros à l'Ile-de-Bas, sept à huit navires chargés de grain, et destinés à approvisionner les magasins des vivres de la marine au port de Brest.

Notre canonnière était une de ces embarcations longues et plates que Napoléon avait fait construire par milliers, pour opérer cette gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille, en leur plantant une haute mâture de brick de guerre, et en remplaçant leurs trois fortes pièces de trente-six, par une douzaine de petits canons de quatre; elles qui, étroites et longues, ne calaient que quatre à cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnières, si fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute mâture et payèrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'égaler aux grands bricks de l'État.

Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqués sur ces bateaux, si peu stables, à prévenir les moindres grains! A peine un nuage s'élevait-il un peu rapidement sur l'horizon; à peine la brise venait-elle à verdir la mer, ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait tout à bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la risée. On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout un équipage est mise si souvent en jeu.

Les vents étaient au sud-est lorsque nous appareillâmes de Perros avec notre petit convoi. Le matin on s'était assuré, en montant au sémaphore, guindé sur la partie la plus élevée de la côte, qu'il n'y avait aucun ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les flots: la brise était ronde, la journée paraissait devoir rester belle. En un clin d'oeil nous fûmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par notre côté de tribord, et longeant, avec nos bâtiments bien ralliés, la côte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de belles vagues étincelantes au soleil de mai, défilaient déjà à nos yeux, et à chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de voir ainsi la terre se métamorphoser sans cesse et revêtir les couleurs et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la mer encadre avec son mirage, ses riants fantômes, et dont le navire est le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de l'Océan.

Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber, passa définitivement au Sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu grisâtre, de gros nuages, chargés de pluie. Une brume épaisse s'étendit, comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà derrière nous, et sur la côte, qui ne se montrait plus à l'horizon que comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à l'Ile-de-Bas, mais bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre.