IV.

Naufrage sur la côte de Plouguerneau.

—Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui dérive avec le courant et le vent, sur la côte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous l'amène? Ce trois-mâts va bientôt se perdre, s'il plaît à Dieu! Il a venté dur cette nuit, et nous aurons des débris à ramasser avant peu.

—Écoute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau à bord de ce bâtiment égaré, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je connais un bon mouillage, oui, à terre du grand banc qui brise là au large. Peut-être nous donneraient-ils quelque chose de bon à bord de ce navire, pour leur avoir sauvé la vie.

—Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire ça dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'était affalé sous Pontusval. J'étais tranquillement à pêcher du lieu au large avec ma femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant cinq bons pater et autant d'ave, avant de jeter ma ligne à l'eau. Je n'étais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien près de ma figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voilà que tout-à-coup j'aperçois, en levant ma tête, un navire qui barbotait dans les lames, et qui s'en venait au plein. Tu sens bien qu'aussitôt me voilà à rentrer mes lignes, à lever mon grapin et à courir sur le bâtiment à toc de voiles. Quand je montai à bord, les voilà tous à m'embrasser, en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler français. Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la côte, et me voilà à remettre le bâtiment en bonne route.... Combien penses-tu qu'ils m'aient donné pour mon lamanage, et pour les avoir sauvés de la mort, ces mauvais hommes-là[2]?

—C'étaient des Anglais, dis-tu?

—Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils parlaient de la gorge.

—Ils t'ont donné.... Vous étiez à trois dans ton petit bateau, à ce que tu m'as dit, n'est-ce pas?

—Oui, à trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.