—Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!
—Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des quatre-fruits[3].
—Et trois petites pièces d'or qui valaient peut-être trente écus!
—Pas plus?
—Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'après, vois-tu bien, on a les débris du bâtiment et de la cargaison; au lieu qu'en sauvant le bâtiment, on n'a rien, et on le voit s'éloigner au large en se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la tempête hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie, mère de Dieu, qui fait ce coup de temps tout justement pour nous.»
Le bâtiment qu'avaient aperçu nos deux pêcheurs de Plouguerneau, luttait en effet contre la tempête, et luttait sans espoir de salut. Chacune des voiles qu'il présentait à la violence du vent pour essayer de s'élever de la côte, était enlevée en mille pièces par la bourrasque furieuse. Poussé par la masse énorme des lames qui le heurtent en travers, il dérive en roulant vers le rivage semé d'écueils et blanchi par l'écume des vagues, qui mugissent sur le sable soulevé. Il mouille ses ancres sur le fond, qu'elles labourent en cédant à l'effort des câbles.... Efforts inutiles; le bâtiment va périr: son équipage nombreux se presse sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mâts, que la mer couvre déjà, que le vent plie comme de frêles peupliers sur la lisière d'une forêt. Les malheureux naufragés lèvent les mains au ciel, confondent leurs cris de terreur ou de désespoir.... A terre, c'est un autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent que la mer courroucée apporte à leurs pieds les fruits du naufrage. Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les attirer à eux et les dépouiller. A chaque cri de terreur que poussent les naufragés, les pêcheurs du rivage répondent par un rugissement d'allégresse.... La tempête est la plus forte, et les voeux de la cruauté sont seuls exaucés: le navire disparaît dans une rafale épouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles viennent se briser avec un horrible fracas....
La rafale a passé comme un coup de foudre: une acalmie lui succède.... Quelques têtes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots palpitants; des débris surnagent. C'est sur ces débris que se porte d'abord l'avidité des paysans. Ils les halent à terre, en se jouant avec les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage. Puis après, c'est sur les naufragés qu'ils nagent, non pour les secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez avec quelle curiosité ils regardent ces matelots et ces passagers tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci remercient les riverains à qui ils croient devoir la vie, les paysans ne cherchent qu'à arracher la montre qu'ils aperçoivent à la ceinture de leurs hôtes, ou la bague qui brille à leurs doigts engourdis. Les naufragés pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux espoir. Il y a des femmes dans les naufragés sauvés. Mais il y a des femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont impitoyables. L'une d'elles va jusqu'à briser avec ses dents la bague qu'elle n'a pu ôter au doigt gonflé de la femme du malheureux capitaine, étendu mort sur la grève qui regorge déjà de cadavres.
Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes échappés à la tempête, restent pendant la nuit à demi nus, sur la plage inhospitalière où la cupidité les a accueillis avec tant d'inhumanité. Des feux allumés par les paysans, pour éclairer les travaux du sauvetage, servent à réchauffer les membres glacés des naufragés. Les cris de joie des pêcheurs de Plouguerneau se mêlent aux lamentations de leurs victimes, toutes les fois qu'ils parviennent à tirer à sec une épave du navire, ou une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agitée. Le jour se fait bientôt: le temps est devenu moins menaçant; le ciel, qui quelques heures auparavant vomissait la tempête et la foudre, a repris sa sérénité, et il semblerait sourire à la nature, si les débris d'un navire et les cadavres de quelques naufragés n'étaient pas là pour attester les malheurs de la veille et le délire récent des éléments.
Avec le jour, un bâtiment de guerre rôdant sur la côte, est venu mouiller sur le lieu de l'événement, pour s'opposer à la fureur trop connue des habitants de la côte après tous les naufrages. Les postes voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'État, chaque préposé des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils veulent arracher à la mort même. L'ordre se rétablit: l'humanité veille à côté de la cupidité; la générosité succède à la violence et à l'endurcissement. Mais les paysans, repoussés dans leurs cahuttes, s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force armée, et pour tâcher encore de ravir aux hommes de l'État, les lambeaux du navire et de la cargaison que protégent l'honneur et la force.
Il y a quarante-cinq ans à peu près que ce triste événement se passa sur la côte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une révolution a passé sur les moeurs des habitants de ces sauvages contrées, et ces moeurs se sont adoucies à la lueur des lumières qui ont pénétré jusque dans les cantons les plus ignorés. Aujourd'hui peut-être, on ne prodigue pas encore aux naufragés, sur cette côte aride, les soins que réclame le malheur; mais du moins on ne dépouille plus de leurs humides vêtements, les infortunés que la mer furieuse jette à moitié morts sur ces plages d'airain. Oh! que la civilisation est belle, même quand elle n'inspire pas toutes les vertus! C'est elle qui émousse la férocité de la barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'à la plus stupide cruauté.