Le novice Ivon.—Ah çà, c'est-il tout d'même un bon homme?
Maitre Laonénan.—C'est un homme si l'on veut; mais, pour des Turcs ou des Ottomanes, c'est ce qu'il faut. Quand il n'est pas content ou satisfait de son conseil, il leur z'y fait couper la tête net, avec un sabre ou une façon de damas.
Ivon.—Les Turcs ou les Ottomanes, c'est donc la même chose, dans le pays?
Maître Laouénan.—Ah! doucement, Jeannette; n'allons pas si vite, en fait d'histoire naturelle. Les Turcs, c'est ceux qu'habitent comme qui dirait la Turquie; les Ottomanes, c'est les chrétiens qu'adorent Mahomet, ou, autrement dit, le prophète.
Ivon.—C'est pas moins un drôle de nom, Ottomanes, et je serais curieux d'savoir où ils ont été chercher cette parole-là.
Maître Laouénan.—C'est pas une parole; c'est une qualification indigène, ou, autrement, intrinsèche; et ça vient du pourquoi qui fait que les Turcs s'allongions toujours sur des grands canapés, comme de véritables cagnes, comme tu as pu z'en voir dans la chambre du commandant, le matin, quand tu vas sauberder le tillac, garnis en velours escramoisi avec des clous dorés en cuivre.
Ivon.—Le Grand-Mogol a-t-il de la malice dans les yeux, et ça paraît-il un malin b...?
Maître Laouénan.—Oui, mais tant soit peu féroce. Quand il m'a z'aperçu, il a vu à ma figure et à ce que son interprète lui a soufflé à genoux dans le tuyau de l'oreille, que j'étais-t-un Français de nation. Il reconnaît tous les pavillons des individus à la physolomie de chacun.
Ivon.—Je me suis laissé dire que les Turcs n'aimaient pas beaucoup les Français?
Maître Laouénan.—Eh bien, tu t'es laissé dire une bêtise, mon garçon. Sur trente-six ingrédients que j'étiommes là, Anglais, Portugais, Allemands et Bretons, il ne m'a fait donner que vingt à vingt-cinq coups de trique à l'orientaliste, attendu qu'il m'avait reconnu pour Français: c'est des égards qui n'étions pas dans le traité. Les autres ont reçu la doudouille complète, à la mode du pays.