—Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe à contre-coeur; je ne veux pas amener au milieu de mon dîner pour une escouade de calotins.

A genoux, les Français! A genoux, et quelque chose pour le bienheureux saint Sébastien! cria-t-on de la rue et du milieu de la foule.

—Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit maître Canon, attends: tiens, tiens, attrape! et en prononçant ces mots, le sergent d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongés jusqu'à la moelle.

—Que faites-vous donc là, maître Canon?

—Je donne quelque chose à ces mendiants, maître Mailloche.

—Vous allez nous faire éreinter, c'est sûr, maître Canon.

—Ah! ils éreintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille contre un?

Les prédictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de la procession ne parlaient déjà de rien moins que d'assommer les deux impies. Le maître calfat, voyant son camarade menacé mettre le sabre à la main, prit un barreau de chaise, pour se défendre en ami généreux plutôt qu'en chrétien résigné au martyre de la canaille. On crie, on hurle et le combat va commencer.

Fort heureusement que pour nos deux assiégés, une des embarcations de leur brick se trouvait non loin de l'auberge où l'on venait de les assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers français, armés de longs avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de leurs mobiles balistes, ils parvinrent à tirer maître Canon et maître Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'étaient engagés pour des os de poulet jetés sur deux ou trois têtes encalottées, comme les appelait le sacrilége canonnier.

En arrivant à bord, le soir, les deux amis, encore un peu agités des libations qu'ils avaient offertes à Bacchus et des émotions que leur avaient fait éprouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On les plaisanta un peu sur l'agrément qu'ils avaient dû trouver dans leur promenade à terre, et ils allèrent se coucher, sans daigner répondre aux sarcasmes que leurs confrères restés à bord leur lançaient d'un air demi-goguenard et demi-apitoyé. Mais le lendemain, quand les fumées du vin du Passage furent tout-à-fait dissipées, et que maître Canon et maître Mailloche se trouvèrent en présence, le premier, assis sur la drôme, interpella ainsi son camarade, en présence de tout l'équipage rassemblé pour écouter la discussion, qui paraissait devoir être savante et vive.