—Oui, tout cela, M. le cuisinier.
—Mais vous me permettrez de vous faire observer…»
Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans qu'il fût besoin de le répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du bord…
Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par peur, par subordination, la soupe qu'il avait préparée pour sept à huit personnes. Les passagers et les officiers se taisaient pendant cette exécution d'un nouveau genre; ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir à bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu'il marquait pour reprendre haleine, ne purent arracher un sourire à l'assistance. La comtesse même qui avait provoqué, par sa répugnance assez mal déguisée, la sévérité du capitaine, jetait sur le jeune condamné des regards où se peignait plutôt la commisération que l'envie de rire…
La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls mots à la leçon gastronomique qu'il venait de donner à son gâte-sauce.
«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le même châtiment; ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez tout seul… Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilité humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher à faire peser sur un imbécile comme vous les reproches qu'il mérite seul, et qu'un homme comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir de s'en disculper ou de s'en venger un jour… Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit apologue en action.»
Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les convives mangèrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mâle poitrine du poids qui l'oppressait depuis si long-temps…
Je m'attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions l'habitude à la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la promenade de digestion, je m'attendais, dis-je, à entendre mes compagnons de voyage condamner la sévérité du capitaine, au milieu des petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la parole pour blâmer, en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse que nous avions en quelque sorte provoquée nous-mêmes, en faisant un peu trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions d'élever sur l'impéritie de son marmiton. Chacun se tint même à cet égard dans la plus grande réserve, quoique intérieurement tout le monde désapprouvât peut-être la nature du châtiment imposé à notre avaleur de soupe. Mais le capitaine était un homme avec lequel on pressentait les conséquences qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à bord. Très bon humain au fond, mais jaloux de son autorité et susceptible au dernier point sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme et de chef à son bord, il n'eût pas manqué de repousser probablement une observation hasardée, par quelque acte d'emportement ou une provocation personnelle, quoique avec l'esprit qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter dans la violence pour faire prévaloir ses opinions ou se donner une contenance. Mais chez lui le cœur dominait, s'il est possible de s'exprimer ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il était marin et marin avec tous les défauts et les qualités des individus de sa profession, avant d'être homme du monde avec cette froide retenue ou cette dissimulation de bon goût que l'on acquiert dans la belle compagnie. L'homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu'avant ou qu'après le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est forcé d'estimer jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent, pour peu qu'on ait du savoir-vivre ou de la pénétration, c'est d'éviter des contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne deviennent pas désagréables.
Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu'il reparut sur le pont après avoir fait manger le potage de correction à M. Gustave. On aurait dit à son air dégagé qu'il venait de se décharger du poids d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre. Il riait, plaisantait avec ses officiers; mais sa gaieté me paraissait avoir quelque chose de factice et de sardonique… Un bâtiment faisant route pour l'Europe à contre-bord de nous, vint en ce moment à nous ranger à portée de voix; il avait arboré le pavillon blanc avant d'être rendu assez près de nous pour pouvoir nous parler…
«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son second; faites hisser le pavillon tricolore.