«Vous venez d'entendre le capitaine: l'ordre porte que personne ne mangera plus à bord, et qu'il faudra, par conséquent, se brosser le ventre. La boisson est aussi comprise dans l'ordre que j'ai l'honneur de vous donner.»

L'équipage reçut cet avis sans bouger, sans prononcer un seul mot. On aurait pu penser, à son air de résignation, qu'il s'attendait depuis long-temps à être mis à ce régime sévère que déjà, au surplus, il avait vu imposer au cuisinier.

«Pour cette fois-ci, dit alors Lanclume, il n'y aura pas moyen de frauder la marchandise et de me mettre dedans, en faisant passer des vivres aux assiégés: je tiens la clef de la cambuse dans mes mains, et s'ils veulent manger sans travailler, les gueux, il faudra qu'ils me passent préalablement sur le corps, et je leur donnerai assez d'ouvrage à faire pour y parvenir… Attendons tranquillement la fin de tout ceci… Je ne suis pas fâché, au reste, pendant qu'il fait beau temps et que le navire se manœuvre et se gouverne tout seul, de savoir jusqu'où peut aller leur résolution, et combien de temps des carognes d'hommes de cette espèce pourront vivre sans manger… C'est une expérience que je suis bien aise de faire sur ces lurons-là particulièrement… Mais ils sont bien heureux de m'avoir pris dans un de mes bons momens… Sans cela, il y aurait eu déjà plus d'une vilaine figure de cassée à bord, et plus d'une laide grimace de faite… Vous, second, prenez la barre; le lieutenant vous remplacera à la roue du gouvernail quand vous serez fatigué, et moi je succéderai au lieutenant… Les deux officiers qui ne seront pas de barre d'après ce nouveau règlement de service, manœuvreront le navire quand il faudra… Trois hommes d'équipage pour un bâtiment de trois cents tonneaux, ce n'est pas beaucoup, j'espère: c'est un homme pour cent tonneaux…»

Lanclume était, en effet, dans un de ses bons momens, comme il le disait: il continuait à chantonner, à causer, à plaisanter avec nous, comme à l'ordinaire, laissant bouder et jeûner son équipage, sans paraître attacher la moindre importance à la mutinerie de tout ce monde… La soirée était assez belle; la brise qui nous poussait, vent arrière, était douce et régulière, et la nuit que nos trois officiers se disposaient à passer sur le pont, s'annonçait enfin sous de favorables auspices… C'est le dénouement de cette affaire que je redoutais le plus; et il ne devait pas, selon toute apparence, se faire attendre long-temps.

VIII

Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton vœu des cinq cents diables?

(Page 141.)

Apparences de mauvais temps;—l'ouragan;—le coup de cape;—il faut laisser arriver;—soumission de l'équipage mutiné;—le vœu à la Sainte-Vierge;—un passager de moins.

Le baromètre placé dans la grand' chambre variait cependant depuis quelques heures, en nous laissant entrevoir, dans le mouvement fébrile et les secousses pour ainsi dire intermittentes de son aiguille, la tendance qu'il avait à atteindre les points les plus bas de son échelle circulaire. Le capitaine, déjà irrité des désordres qui venaient d'éclater à bord, ne put voir, sans une inquiétude nouvelle, cet indice d'un coup de vent prochain. La brise, qui jusque-là n'avait cessé de favoriser notre route sur la mer la plus belle qu'on pût désirer, nous abandonna subitement, pour livrer pendant quelque temps le navire au calme plat le plus profond. Bientôt à l'immobilité complète que nous éprouvions, succéda un léger roulis occasionné par une lame sourde qui venait de s'élever dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant mollement sur leurs vergues devenues immobiles, commencèrent alors à battre, par intervalles égaux, la mâture fatiguée, mais à la battre avec un bruit pareil à celui d'une détonation lointaine, régulière, sinistre. Le ciel, encore assez dégagé à notre zénith, s'était chargé peu à peu sur toutes les parties de l'horizon, de vapeurs blanchâtres qui s'épaississaient progressivement, en se rapprochant de nous, et en formant entre elles une voûte de brume sous laquelle elles semblaient vouloir emprisonner le bâtiment dans le petit espace qu'il occupait sur l'immensité de l'onde. La mer émue, troublée et se soulevant sous le poids de la longue houle qui la laissait encore lisse à sa surface, ne déferlait pas sur les flancs du navire; mais les chaudes bouffées que nous envoyait, de temps en temps, un vent dont il nous était impossible de deviner ou de saisir la direction, venaient rider, par momens, le dos des vagues qui se gonflaient autour de nous, et alors ces folles risées, en sifflant sur la crête des lames naissantes, nous couvraient de poudrin, de ces innombrables molécules d'eau qu'elles enlevaient en frôlant la cime des flots.

Ces présages de mauvais temps étaient trop certains, pour que nous pussions nous abuser sur l'événement qu'ils nous annonçaient. Les intervalles de calme qui succédaient à l'impulsion soudaine et fugitive des risées, étaient accompagnés d'une sensation si pénible pour nous; ce repos momentané était d'ailleurs si lourd, si difficile à supporter; l'air que nous respirions nous fatiguait tellement, qu'à notre état de malaise et d'irritation seul, nous eussions pu deviner la tempête qui couvait dans l'atmosphère décomposée et sous la mer déjà soulevée contre le navire. Les animaux même que nous avions à bord, soumis à l'influence de la cause physique dont nous éprouvions l'effet, laissaient échapper des gémissemens plaintifs que jamais encore je ne leur avais entendu pousser depuis notre départ. Cette circonstance nouvelle pour moi me fut, du reste, révélée comme un fait assez ordinaire à bord, par le petit mousse qui, chargé de la nourriture des volailles et des moutons, vint me dire: «Nous allons bientôt en avoir et du bon coin; les moutons parlent, et les poules ne veulent plus manger.»

Le second et le lieutenant, les seuls hommes qui fussent restés dociles à la voix du capitaine, étaient tous deux sur le pont: l'un même tenait la roue du gouvernail; l'autre se promenait avec moi, attendant l'événement. Tous mes autres compagnons de voyage s'étaient couchés, emportant sans doute avec eux, dans leur cabane, la peur que leur inspirait déjà le mauvais temps qui se préparait… Le plus morne silence régnait partout, entre les passagers effrayés, entre les matelots réfugiés dans leur logement, et entre nous qui étions restés sur le gaillard d'arrière.