Tout-à-coup le capitaine Lanclume, après avoir pendant une minute levé la tête, examiné, flairé l'apparence du temps et promené ses regards soucieux sur le ciel qu'il maudissait peut-être intérieurement, tout-à-coup le capitaine s'écrie, en s'adressant à ses deux officiers:

«Le navire ne gouverne plus, amarrons la barre. Le temps menace; il est bon de serrer nos voiles avant la nuit, pour nous tenir sous le grand hunier seulement… Allons, messieurs, à nous trois. Amenons et carguons tout ce fatras-là: nous monterons le serrer après.

—Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous être bon à quelque chose, disposez de moi: je connais un peu les manœuvres, et…

—Ah! c'est vrai: vous êtes un brave garçon, vous. Vous resterez sur le pont pour nous larguer les cargues, et ce petit mousse-là qui ne s'est pas encore révolté, nous donnera la main. Allons, messieurs, à la besogne et en double. A la guerre comme à la guerre!»

En montant dans la grand' hune, le capitaine jeta un œil de dédain sur le cuisinier, qu'il y avait amarré la veille, et sans avoir l'air de lui accorder grâce, il le détacha lui-même des haubans contre lesquels il était encore si fortement serré: «Va en bas, lui dit-il, tu peux à présent rejoindre les autres, sans que j'aie à craindre qu'ils te fassent passer des vivres: ils commencent eux-mêmes à crever de faim.»

En une heure et demie ou deux heures tout au plus de travail et d'efforts, neuf à dix grosses voiles furent amenées, carguées et serrées par les trois officiers, et le navire n'eut au commencement de la nuit que son grand hunier, avec deux ris, à offrir à la tempête qui soufflait déjà.

Cette nuit devait être terrible: le vent hurla jusqu'à dix heures avec une violence telle que nous pouvions à peine nous entendre sur le pont à deux pas les uns des autres. La lame à chaque instant balayait le milieu du bâtiment, en entrant par la joue et en sortant par l'arrière, avec un fracas épouvantable.

Bientôt l'ouragan devint si furieux que ce n'était plus du vent qui tombait sur notre pauvre navire à demi-submergé, mais bien plutôt de l'électricité, de la foudre. La mer, qui dans le commencement de la tempête avait été monstrueuse, effroyable, cessa, dans la plus grande force des grains dont nous étions assaillis, d'être aussi grosse qu'elle nous l'avait paru d'abord: la pression incalculable de l'ouragan, en comprimant la surface blanchissante des eaux, empêchait la moindre vague de se former, et l'on eût dit, au sein des ténèbres qui nous environnaient, un désert de neige s'abaissant avec nous sous le poids immense des élémens confondus et de toute la nature bouleversée… Au milieu de cette scène d'effroi et de destruction, un homme seul m'apparaissait comme un être surnaturel, luttant contre le ciel irrité et contre la tempête déchaînée sur sa tête: cet homme, c'était le capitaine, se tenant nu-pieds, le front découvert, sur le gaillard d'arrière. Le second et le lieutenant s'étaient amarrés sur les haubans de l'arrière, pour ne pas être enlevés par les coups de mer, l'ouragan ou la foudre; et lorsque, plus tard, dans l'intervalle des grains, les lames, venant à déferler avec rage, eurent enlevé nos pavois, notre drôme et nos embarcations, lui seul était resté encore sur le débris de son pont ainsi rasé, pour défier jusqu'au dernier moment la tempête qui menaçait de l'engloutir avec les restes de son malheureux navire.

Notre trois-mâts, quoique très solide et doué de bonnes qualités, était un peu faible de côté: à chaque effort nouveau de l'ouragan, son bord de dessous le vent disparaissait dans la lame jusqu'à la moitié des panneaux. Le second m'avait répété plusieurs fois, en arrondissant ses deux mains sur mon oreille: «Nous ne pourrons pas tenir long-temps en cape; la mer nous mange et la barque s'ouvrira…» A minuit, le grand hunier, sous lequel nous capéyions, fut enlevé… «Capitaine, capitaine, hurlèrent alors les deux officiers, il faut laisser arriver; il faut fuir devant le temps, ou nous sommes perdus!

—Eh bien, nous allons laisser arriver, dit froidement le capitaine: sautez sur la drisse du petit foc; moi je vais prendre la barre.