—Ils disent, répond le second en prolongeant ses deux mains en porte-voix sur sa bouche, ils disent qu'ils font un vœu parce que nous sommes partis un vendredi, et que le navire se trouve en danger.»
Pendant deux ou trois minutes le capitaine se mangea l'âme, en voyant le navire venir en travers à la lame furieuse qui menaçait de nous engloutir, et en attendant qu'il plût aux hommes de l'avant de hisser le petit foc pour nous faire abattre tout-à-fait et nous permettre de fuir enfin devant le temps… Transporté de rage au bout de ces longues minutes d'impatience et d'efforts sur lui-même, il prend son porte-voix, et d'une voix qui domine un instant le bruit de la tempête, il se met à crier:
«Tas de canailles, auras-tu bientôt fini ton vœu des cinq cents diables?
—Oui, oui, c'est fini! répondirent, braillant tous à la fois, les gens de l'équipage.
—Hisse donc le petit foc! hisse!… La barre au vent! la barre au vent!…»
Deux vagues monstrueuses, deux épouvantables montagnes d'eau, roulent l'une sur l'autre en ce moment, avec un mugissement pareil au bruit de la foudre; elles se dressent en voûte, par notre travers, à la hauteur de nos hunes: elles vont fondre sur nous… Elles tombent, s'écroulent… Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien… et me crus au fond de la mer… Et, un instant après ce terrible vertige de peur, je crus sentir sous mes pieds le bâtiment lancé vers le ciel, et glisser, avec la vitesse du tonnerre, sur le torrent d'une cascade… Les deux lames menaçantes venaient de passer sous notre quille, au lieu de déferler sur notre pont; et le bâtiment, en cédant à cette effroyable impulsion, avait fait une abattée pour faire vent arrière avec la tempête.
Quinze à seize heures de suite l'ouragan déchaîné nous poursuivit en hurlant, en amoncelant sur notre pauvre navire, à moitié submergé, les lames tourmentées, qui, à chaque instant, semblaient vouloir tomber sur nous de toute la hauteur de notre mâture. Le bâtiment, filant dix à onze nœuds à sec de voiles, ne se relevait de l'abîme que nous présentait l'entre-deux des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement dans un autre abîme. Quinze heures de suite, le capitaine, amarré dans les haubans, la tête du côté du vent, cria aux timoniers attentifs: Tribord la barre, bâbord la barre; la barre droite; défie tribord, défie bâbord toute! Un faux coup de barre aurait suffi peut-être pour faire sombrer le navire: c'était l'arrière qu'il fallait présenter à chaque lame pour éviter la mort, et notre vie à tous dépendait de la surveillance du capitaine et de l'adresse des timoniers. Situation cruelle, mortelle anxiété à laquelle nulle autre torture morale ne peut être comparée!
La direction du vent, pendant cet accès de délire des élémens, avait constamment varié, et la tempête, comme disent les marins, avait fait le tour du compas. Le dernier effort de l'ouragan nous poussait dans le sens de la route que nous devions parcourir pour nous rapprocher de notre destination. A trois heures du matin nous passâmes le Tropique, la tempête en poupe. Ce jour, qui devait être marqué pour nous par la fête à laquelle ce passage donne lieu à bord de tous les bâtimens qui se rendent aux Antilles, nous avait été signalé la veille par une révolte; la nuit un ouragan s'était déclaré, et le matin on trouva notre jeune créole, notre bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine, où il avait été oublié pendant l'horreur du danger commun… Le coup de vent venait de le tuer…
Cet événement n'étonna pas le capitaine: il l'avait dès long-temps prévu; mais il parut l'affliger, car cet homme avait un bon cœur qui perçait à travers les défauts de son caractère, et jusque dans la brusquerie de ses paroles ou de ses actions. Dès que l'apparence moins menaçante du temps lui permit de descendre dans la chambre, il se rendit à la cabine du mort; et, sous la tête même de l'infortuné, il trouva un billet que sa main défaillante s'était efforcée de tracer au crayon… Lanclume, les larmes aux yeux, lut avec la plus vive émotion les derniers adieux que son malheureux passager avait fait à la vie!…
«Capitaine,
»Mes pressentimens ne m'avaient pas trompé… je ne devais pas passer le Tropique… Je compte, en mourant, sur vous, pour que mon corps repose, s'il est possible, sous la terre natale… Partagez mes petites provisions entre mes bons compagnons de voyage. Tâchez de voir ma famille et de la consoler… Adieu, mille fois adieu pour toujours!…»