Lanclume, après avoir lu, remonta sur le pont sans proférer un seul mot; et quand la tempête se fut apaisée, il ne desserra les lèvres que pour dire au charpentier:

«Charpentier, faites un cercueil pour le passager. Il y a du sable à bord, vous mettrez son corps dans le sable… On l'arrosera chaque jour avec de l'eau-de-vie pour le conserver, quand toute notre provision de liquide devrait y passer…»

Puis, se retournant vers moi, il ajouta:

«Ce pauvre jeune homme a compté sur moi à son dernier moment; sa confiance ne sera pas trompée… Il reposera sous la terre de la Dominique: j'en donne ici ma parole d'honneur, et cela est sacré comme la dernière volonté d'un mourant…»

Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement rempli par le capitaine. A notre arrivée à Saint-Pierre, la première chose qu'il fit, ce fut de s'acquitter lui-même du devoir qu'il s'était publiquement imposé, en nous donnant sa parole que notre ami reposerait sous le sol natal.

IX

Je le tuerai en arrivant à terre.

(Page 152.)

Projet de vengeance;—confidence;—poésie;—la passagère a fait un choix;—demi-aveu.

Que les morts s'oublient vite à la mer! c'est comme sur le champ de bataille, quand la cavalerie et les caissons ont passé sur les cadavres des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte tous les souvenirs déchirans avec elle, et ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir de l'événement. A la mer, c'est l'eau que l'on entend couler le long du bord, et le vent que l'on voit tout effacer sur l'onde, qui emportent au loin le souvenir des absens… Un passager était là hier près de vous à table; il causait le soir à vos côtés… la nuit, il dormait la tête appuyée sur la cloison qui vous séparait de lui: avec le premier souffle du matin l'âme de votre compagnon de route s'est envolée, et n'a laissé, dans son lit, qu'un corps inanimé dont il faut bien vite vous débarrasser. Le capitaine a dit: Jetez le mort à la mer. La mer a reçu le mort, et le navire s'est éloigné, sans s'arrêter un seul instant, dans sa rapide course, au point où les flots ont recouvert, en murmurant, la trace si fugitive du cercueil… Vos yeux rêveurs, en se fixant sur le point où vous avez vu disparaître pour toujours votre frère, votre ami, votre compagnon, se sont perdus bientôt dans l'immensité de l'onde… Et plus rien, plus de vestiges du mort sur ce vaste champ de tant de sépultures… Ah! n'est-ce pas là l'image la plus désolante du néant et de l'oubli de toutes choses?… Les ruisseaux de sang qui coulent, dans les combats les plus mémorables, des dallots du vaisseau vainqueur, ne laissent pas même plus d'une ou de deux minutes, une trace glorieuse sur la surface du muet Océan qu'ils ont rougi, et les trophées de la victoire ne s'élèvent là que sur des abîmes qui engloutissent tout et ne rendent plus rien.

Dès que le beau temps fut tout-à-fait revenu, et que le ciel sembla sourire de nouveau à la mer apaisée, on commença par réparer aussi bien que possible les avaries que nous avions éprouvées. Les matelots se mirent à l'ouvrage, avec une ardeur et un zèle qu'ils n'avaient pas encore montrés, et je fus tout étonné de voir régner la plus parfaite intelligence entre des gens qui, quelques heures auparavant, avaient été sur le point de se massacrer. Tous les sujets de querelle et de division me parurent avoir été emportés par le dernier souffle de l'ouragan, et la tempête de la révolte avait disparu avec cette autre tempête qui ne l'avait suivie que de trop près. Le spectacle que présenta bientôt notre bâtiment était ravissant. Tous les effets qui s'étaient trouvés mouillés par l'eau de la mer, furent étalés aux rayons bienfaisans du soleil et à l'haleine de la brise caressante. On aurait dit, à la bigarrure des objets et des effets dont nous tapissions les bastingages, le dôme de la chambre et le couronnement, un vaste bazar de costumes et de toilettes. Le navire lui-même, paré de ses voiles humides livrées au premier souffle des vents alisés, semblait, à chaque petit coup de tangage, secouer ses ailes encore mouillées de pluie, et se préparer à fendre de nouveau les airs plus purs et plus doux… Tout le bâtiment était content, ravi, heureux… C'est après une tempête effroyable qu'il est doux de se sentir vivre, et de respirer avec sécurité le premier moment de repos et de calme que le ciel nous envoie…