Le cuisinier lui-même, le cuisinier Gustave, cette pomme de discorde jetée parmi nous au milieu de la tempête, paraissait avoir accepté avec reconnaissance les bienfaits de l'amnistie générale accordée si généreusement par le capitaine… Dès le matin, il s'était mis à réparer les avaries de sa cuisine à moitié démantibulée par un coup de mer. A trois ou quatre heures du soir, grâce à son activité et à son intelligence toutes nouvelles, il nous servit un dîner passable pour la première fois de sa vie. Lanclume, satisfait de cette espèce d'amende honorable et d'acte de contrition, envoya le petit mousse porter une bouteille de vin à Gustave. C'était la coupe de la réconciliation… Tout paraissait désormais oublié, pacifié à bord. Vers cinq heures du soir, on fit dîner l'équipage, et il en avait besoin. Depuis deux jours il n'avait pas mangé… Aussi fallait-il voir l'avidité avec laquelle les jeûneurs se jetaient sur les doubles rations que le capitaine avait ordonné de leur distribuer! Des naufragés affamés tombant tout-à-coup sur un splendide repas de noces, ne s'en seraient pas mieux acquittés. Mais c'est qu'aussi après quarante-huit heures de rébellion, d'hostilité et de diète, rien ne devait être aussi bon pour notre équipage amnistié, qu'un festin de biscuit et de viande salée, assaisonné par un raccommodement général.
A la suite de tous ces événemens, je brûlais du désir d'entretenir un peu notre cuisinier insurgé, gracié et converti: j'étais curieux de savoir ce qu'il pensait du petit drame que son entêtement avait trouvé moyen de ménager à son imagination romanesque, et je lui demandai, dès que je pus causer librement avec lui, comment il se trouvait des émotions par lesquelles il venait de passer.
Il ne me répondit d'abord que par ces seuls mots: «Je le tuerai, en arrivant à terre!
—Mais qui tuerez-vous donc?
—Lui, lui et toujours lui; il me faut son cœur de tigre, palpitant dans ma main ricaneuse… Lui, vous dis-je, lui, l'infâme! le cœur de l'infâme qui se promène là, souriant à ses forfaits.
—Le capitaine?
—Et qui donc, si ce n'est lui?
—Et comment encore le tuerez-vous?
—En l'appelant au jugement de Dieu, sur le terrain où les pistolets sont de même calibre et ont la même portée, sur le terrain où les épées sont de la même longueur, et où tous les hommes sont de même taille sociale, avec des pistolets égaux et des épées égales.
—Vous le tuerez donc au pistolet ou à l'épée?