—Oui, la société, votre société de 1824, nous radote encore cela dans toutes les petites écoles; mais le lâche, selon moi, est celui qui opprime le faible ou l'innocent.

—Le lâche, selon tout le monde, est celui qui, pouvant tirer satisfaction de l'insulte de l'oppresseur, aime mieux l'assassiner par derrière, que d'exposer sa vie contre lui pour chercher à se venger loyalement!

—Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se faire tuer pour punir l'infâme qui vous a foulé sous ses pieds! Et c'est vous qui venez de me dire que je me ferais tuer par lui en prenant le pistolet ou l'épée, ou en jouant même ma vie à pair ou non. Allez donc vous tirer de là, avec ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus à l'existence qu'à une paire de savates usées… La preuve, c'est que sans une circonstance, oh oui, une circonstance venue toute bénite du ciel pour moi, je me serais jeté à l'eau quand le capitaine m'a fait monter dans la hune. Mais l'idée de la vengeance et une autre idée plus douce encore me sont venues, et je me suis raccroché de nouveau à la vie, non par peur de la mort, mais par besoin de haine, de sang… et d'amour aussi…

—Ah! diable!… d'amour!… Amour et haine en même temps; il paraît que vous connaissez l'art de concilier les contrastes…

—Oui, je vous le dis et vous le répète: haine éternelle pour lui et amour indéfini pour elle!

—Les poètes comme vous sont fort heureux; ils ont toujours, pour les consoler dans leurs plus grandes contrariétés, une Elle à adorer ou à chanter, et un Lui à détester pour exalter leurs passions et leur aider à passer le temps.

Elle, mon Elle à moi, a secouru le malheureux dans sa misère, et le malheureux lui restera fidèle et tendre dans sa prospérité, bien tendre surtout: mon avenir est à elle: c'est désormais son domaine, sa propriété: mon futur enfin est son esclave…

—C'est donc une enchanteresse qui vous a assisté dans votre malheur?

—Vous avez pu en juger vous-même, et dire si c'est une enchanteresse ou non?

—De qui voulez-vous donc que j'aie pu juger?