—D'Elle, d'Elle, à moi!

—Et qui est-elle donc enfin votre Elle à vous?

—Elle, est la séraphique, l'angélique comtesse, puisqu'il faut décliner les titres, pour vous faire comprendre les mots.

—Pas possible!

—Ah! pas possible!… Et qui donc m'a fait passer des vivres pendant mes quatre ou cinq jours de diète, si ce n'est elle? Et quelle main m'a empêché un soir de me flanquer à l'eau, de désespoir, si ce n'est sa main? Et quel sourire de femme m'a fait aimer la vie sur le bord de l'abîme, au milieu de toutes les tortures de l'existence, si ce n'est son sourire? Oui, vivres réconfortans, main secourable, sourire d'ange, je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je lui dois, en hommages, en respect, en ivresse, en constance et en poésie surtout, oh! en poésie… J'ai déjà fait des vers délicieux pour elle!

—Peste, comme vous y allez! Vous avez déjà lâché le madrigal pour la comtesse?

—Et pour qui donc voulez-vous que la muse ait chanté, si ce n'est pour la comtesse? pour le capitaine, peut-être? Oh! dérision infernale! je n'aurais pu contre lui employer que le blasphème et l'anathème… Il me faut d'autres sujets, à moi, que Satan ou le feu! J'ai rêvé d'amour: c'est mon lot dans ce monde d'illusion… Mais vous m'avez demandé si c'était un madrigal que j'avais lancé ou lâché; je vous répondrai que le terme de madrigal est tout-à-fait impropre; il n'y a plus de ça aujourd'hui; nous ne connaissons que le vers qui pleure, caresse ou foudroie; le vers nature, le chant du poète, la langue du barde aussi; oui, du barde: car j'ai été barde pour la femme qui console… Tenez, vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire: le moment où j'ai fait mes vers est celui qui a suivi l'instant où l'indigne Lanclume venait de m'attacher si ignominieusement dans la grand' hune… J'aurais dû alors faire tomber sur sa tête le rhythme vengeur, laisser déborder sur le pont, l'amertume de poésie qui gonflait ma poitrine… Eh bien, non; je n'ai su chanter, la tête tournée au vent du nord et les bras brisés par de honteux liens, je n'ai su chanter qu'amour, reconnaissance, et que reconnaissance et amour…

—Pour chanter en vrai barde, vous n'étiez pas, dans le fait, trop mal placé: à cinquante pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position, et à cette hauteur, un poète ne se sent pas inspiré, c'est qu'il ne le sera jamais. Je gagerais bien que vos vers ont dû se ressentir furieusement de votre situation…

—Je n'ai fait que quatre couplets; la fraîcheur du soir m'a ensuite empêché de continuer. Quatre couplets, c'est peu de chose; mais vu la position…

—C'est donc une chanson que vous avez faite?