Notre conversation sentimentale se termina là; mais la comtesse m'en avait assez dit pour me prouver que Gustave ne m'avait pas tout-à-fait trompé en me parlant de l'intérêt qu'il était parvenu à inspirer à notre aimable passagère. Ce que j'avais d'abord pris chez lui pour une sotte fatuité, n'était qu'une belle et bonne réalité. C'était au plus malheureux, parmi nous tous, qu'était demeurée la victoire; et les vers extravagans du poète cuisinier n'avaient que trop bien fait leur jeu.
Pendant tout le reste de la traversée, qui fut au surplus très courte et assez agréable depuis notre terrible passage du Tropique, les vers et la cuisine allèrent ensemble leur train. Je riais de voir ce pauvre Gustave, allumant chaque matin son feu, et pensant en même temps à son épître quotidienne pour la comtesse, car il s'était mis dans la tête de rimer tous les jours quelque chose de nouveau pour sa protectrice, et il nous eût plutôt fait manquer de déjeûner et de dîner, que de s'exposer à sevrer, pendant vingt-quatre heures seulement, notre passagère du galant à-propos qu'il s'était habitué à lui servir aux heures marquées par les Muses. C'étaient les négresses de la déité mexicaine qui remplissaient les fonctions de messagères entre le poète et leur maîtresse.
Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de mer, à Saint-Pierre Martinique, notre destination, sans avoir éprouvé dans notre voyage d'autres contrariétés qu'un coup de vent, la perte d'un passager et une révolte. Aussi notre flegmatique ordonnateur, en se disposant à aller à terre le soir même de notre entrée en rade, me dit-il, avec le sang-froid d'un vieil habitué de l'Océan:
«Voilà une des plus jolies traversées que j'aie faites depuis que je navigue pour mon plaisir, ou par ordre du gouvernement.»
X
J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le sublime martyre de la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à Jérusalem était l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la Cène des apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à faire quelque chose d'impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire d'UNE VICTOIRE PAR JOUR. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur les Russes et la défaite de Sainte-Gertrude, battue par l'armée française?
(Page 187.)
Saint-Pierre;—Martinique;—aspect des colonies;—Le Banian;—début du Banian dans les affaires de place.
Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement comme un ruban de maisons, au pied des mornes inégaux dont la masse aérienne couronne les contours d'une baie à moitié formée; une double haie de navires, présentant du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées, une ligne de palissades flottantes que l'on dirait destinées à défendre les approches de cette ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit sans cesse autour de ses fondemens; des nuages d'albâtre et de feu, descendant, avec la brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines des montagnes, de la cime des pics, pour venir caresser la riche végétation des collines, et s'enfuir ensuite au large en mugissant; et au-dessus de ces nuages, toujours la pointe des pics immobiles, toujours la crête vaporeuse des mornes, se dessinant avec leurs formes fantastiques sur le ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque panorama: tel fut le spectacle qu'à notre arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre, capitale de la Martinique.
La première impression produite sur moi par la vue de ces objets si nouveaux, fut loin de s'accorder avec l'idée que je m'étais faite, en Europe, de l'aspect des colonies. Je fus même, il faut le dire, plus surpris que satisfait de tout ce que je voyais pour la première fois, si loin de mes amis, de mes parens et de mon pays. En descendant à terre, je cherchai une auberge, et il n'en existait pas encore dans la colonie. Je demandai alors un café, pour déjeûner et lire les journaux; et on me répondit qu'il n'y avait dans l'île aucun de ces établissemens, connus en France sous le nom de cafés. Je fus réduit à aller me loger provisoirement chez des mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume eut soin de me recommander, en attendant que je pusse trouver un petit magasin pour y déballer ma mince pacotille.
Quelques jours après mon installation dans une boutique que je louai, rue du Mouillage, je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui venait me proposer ses services. Affranchi, me dit-il, de la tyrannie du capitaine, qui avait consenti à le vomir sur le rivage pour s'en débarrasser tout-à-fait, il se trouvait entièrement rendu à son indépendance naturelle; mais, ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien que ma liberté et des bras, je ne serais pas fâché de trouver de l'emploi, et de vivre comme tout le monde dans un pays où l'on ne laisse même pas les nègres mourir de faim.