Je lui observai que c'était justement parce que les nègres étaient esclaves qu'ils étaient toujours sûrs d'être nourris, et que l'indépendance n'était souvent qu'une assez triste condition pour se procurer des moyens assurés d'existence dans le pays où nous nous trouvions.
«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez dans votre magasin une foule de bagatelles que vous ne daignerez pas sans doute vendre vous-même; vos images à deux sous, par exemple; vos livres un peu érotiques, vos calendriers, et vos jouets d'enfans les plus communs? Si vous vouliez bien me confier cette bimbeloterie, moi qui n'ai pas de décorum à garder, je m'en irais tout bonnement, la balle sur le dos, promener ma boutique dans les bourgs et les habitations des environs. Le capital vous serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient aussi, et vous m'alloueriez, ma foi, pour commission, ce que vous jugeriez convenable de m'accorder… Songez que c'est la faim qui demande grâce et merci à l'opulence, et le malheur qui rend hommage libre et lige à la bonté.»
Le désir d'obliger un infortuné, beaucoup plus que l'espoir de tirer un parti avantageux de mes images et de mes joujoux, m'engagea à subdiviser ma pacotille, déjà si faible, en faveur de la faim et du zèle qui me demandaient merci et qui me rendaient hommage lige. Je composai, pour notre ancien chef, un petit magasin ambulant de la valeur de deux cents francs environ.
Le négociant que je venais de faire à si bon compte, nagea dans la joie, et il me sauta au cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance. Je venais de lui sauver la vie, et de lui offrir, sur la mer de l'infortune, une planche de salut.
Je lui demandai, à la suite de cette effusion de cœur et de belles paroles, des nouvelles des autres passagers, que je n'avais plus vus depuis mon débarquement.
«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me répondit Gustave, c'est-à-dire tels que vous les avez connus à bord: l'Italien, toujours gras, blême et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dégoûté et dégoûtant; la comtesse, toujours jolie, toujours bonne, toujours ange enfin… O Dieu des perfections de la femme! si vous saviez jusqu'où cette sylphide mexicaine, ce symbole d'amour a poussé, à mon égard, la faculté angélique qu'elle a reçue du ciel?
—Et quelle preuve de bienveillance avez-vous donc obtenue d'elle, pour vous exprimer sur son compte avec cette exaltation de sentiment?
—Quelle preuve? cela se renferme dans un cœur dont Dieu seul a la clef, et cela ne doit pas sortir comme une balle meurtrière, de la bouche du jeune homme que l'on convie à l'indiscrétion… Qu'il vous suffise de savoir qu'avant son départ, la comtesse de l'Annonciade elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel, avant le chant du rossignol, et à la face pâle de l'étoile qui brille dans la nuit, et enfin entre ses deux négresses et un autre témoin.
—Et pourquoi, vous voir?
—Satan, ou le génie de l'avenir, le sait seul peut-être… Mais enfin que puis-je y faire? Oh! c'était de l'amour à pleines mains, et du drame, avec des cris rauques et des sanglots étouffés, qu'il fallait dans le vague de la vie du jeune exilé!