—C'est fort bien, puisque cela vous arrange: cependant cela ne laisse pas que de me paraître bien drôle; mais, en attendant le drame de l'avenir, prenez vos marchandises, tâchez de vous tirer d'affaires, et faites-moi l'amitié, pour le moment, de me laisser achever les comptes que j'ai commencés là; car le travail et les occupations sérieuses, voyez-vous, doivent passer avant le drame.»

Le cuisinier partit avec son léger bazar, content comme un prince, gai plus qu'on ne pourrait le dire. Je le crus fou pour être devenu aussi fat. Quelle apparence que la comtesse se fût oubliée, malgré toute la coquetterie qu'on pût lui supposer, jusqu'à donner un rendez-vous nocturne à Gustave Létameur! Il y a sans doute des bizarreries bien inexplicables dans le cœur des femmes; mais n'est-ce pas trop calomnier, même leurs penchans les plus mauvais, que de les croire susceptibles des dernières faiblesses pour certains hommes!…

Je me mis à dresser quelques comptes de vente, une fois débarrassé de la présence du sous-pacotilleur que je venais de commanditer d'un magasin nomade de deux cents francs. Mais tout en traçant des lignes et des chiffres, la pensée de la comtesse, et l'idée du rendez-nous, errèrent pendant plus d'une heure, avec mon imagination distraite, sur le papier, que je barbouillais d'encre rouge et noire.

Mes débuts dans le commerce, grâce aux sages conseils de mon ami Lanclume, vieil expert en colonies, furent couronnés d'un succès qui me donna du goût pour les affaires, et surtout pour les affaires modestes et sûres. Le brave capitaine m'avait répété cent fois au moins: «Vendez à bon marché, vendez même à bas prix s'il le faut; mais ne lâchez jamais rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pièce de cent sous, que l'on reçoit, vaut cent fois mieux qu'un billet de cent francs que l'on doit toucher le lendemain: le vent des colonies emporte le papier; mais le métal résiste à toutes les brises du large et aux ouragans. Forcez-moi ferme sur le métal, et allumez votre cigarre avec le papier des petits-blancs. Chaque soir, au reste, en venant prendre avec vous le verre de grog froid, j'examinerai vos comptes de la journée, et gare à vous si je trouve du crédit sur vos livres!

L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans mes petites affaires naissantes, les idées de fortune que je m'étais formées en venant à la Martinique, hâta dans mon sang un peu trop riche, ou tout au moins trop échauffé, le développement d'une fièvre d'acclimatement, triste tribut, fatale redevance que les Européens paient ordinairement au climat nouveau qu'ils viennent affronter dans ces régions brûlantes… Lanclume me confia au talent médical d'une vieille sybille de couleur, qui me soigna beaucoup, me traita fort mal, et parvint cependant à ne pas me tuer tout-à-fait. Tous les médecins me félicitèrent, comme d'un miracle du ciel en ma faveur, d'une guérison pour laquelle ils n'avaient pas été appelés. Je respirai enfin au bout de quinze jours de délais continuels; mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalité créole, que je n'avais pas rencontrée à mon arrivée, se manifesta en ma faveur par les attentions les plus touchantes et l'empressement le plus délicat. De tous les coins et recoins de la ville, je reçus des visites, des bouillons et des remèdes. En France, la seule chose que l'on ait soin d'envoyer à un pauvre malade, ou à un malade pauvre, c'est un prêtre. Aux colonies, on commence par lui prodiguer des secours, des soins et des consolations, et le prêtre arrive ensuite de lui-même, s'il veut. C'est là qu'il faut encore aller chercher les dernières traces de cette hospitalité qui, pour le monde d'autrefois, devint une divinité dont l'Europe s'est hâtée de briser depuis long-temps les antiques autels.

Dès que j'eus recouvré un peu connaissance, j'appris que le brave Lanclume était reparti pour la France pendant ma maladie, en laissant des instructions précises pour mon enterrement, dans le cas probable où je viendrais, comme il disait, à filer mes amarres par le bout. Du reste lui-même, avant d'appareiller, avait mis le plus grand ordre dans les affaires que la fièvre m'avait forcé d'abandonner au plus fort de la vente.

Aussitôt que je me sentis en état de faire un peu usage de mes jambes affaiblies, on me conseilla d'aller à la campagne achever mon rétablissement. Deux noirs m'enlevèrent dans un hamac, pour me transporter au Galion, gros bourg situé à quelques lieues de Saint-Pierre, dans la partie la plus salubre du vent de l'île. Là, me traînant une après-dînée sous des tamariniers pour respirer le baume salutaire de la brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave, vendant le reste de son magasin assorti à des nègres, que les sons criards de sa voix avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu'il m'aperçut, il s'empressa de quitter ses nombreux chalands pour venir me complimenter sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon côté, sur l'air de prospérité toujours croissante que m'annonçait sa bonne mine, et sur l'élégance de sa toilette: il était mis comme un arracheur de dents. Nous causâmes d'abord d'affaires.

«Vous venez d'entendre, me dit-il, mon dernier appel au peuple des campagnes. Mes magasins sont à sec, et c'est maintenant le commerce des denrées coloniales que je vais être réduit à faire, dans l'impossibilité où je me trouve de renouveler mes nouveautés; j'ai même effleuré quelques petites transactions en café.

—Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous acheté des cafés?

—Avec le produit de mes nouveautés; c'est tout simple. Je puis même vous confier, entre nous, que le bénéfice de mes premières opérations a été assez passable… grâce, voyez-vous, à mon amour pour le progrès en toutes choses.