—A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes, qui, en ne compromettant qu'un peu votre délicatesse, ne risquent pas du moins d'exposer votre probité et votre sécurité personnelle. Les nègres veulent du Napoléon et ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien, ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le Napoléon tant que vous pourrez, et comme vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus gai en même temps, car vous aurez dû rire beaucoup, sans doute, en leur vendant votre marchandise?
—Comme un bossu; c'est au point même que mes pratiques, voyant les dispositions étonnantes que je leur montrais pour le négoce, m'ont donné un surnom, un sobriquet, un nom de guerre, si vous voulez, sous lequel je suis maintenant connu, dans tout le pays, comme Barrabas dans la Passion. Je gagerais que vous ne devineriez jamais comment on m'appelle dans tous les endroits que j'ai explorés commercialement et industriellement?
—On vous appelle peut-être bien le Juif?
—Vous n'y êtes pas, c'est un peu moins que cela.
—Le charlatan?
—Vous n'y êtes pas encore. C'est, je crois, quelque chose de plus épicé que ceci: c'est entre le juif et le charlatan, ou moitié l'un et l'autre… Tenez, pour ne pas vous donner la peine de chercher plus long-temps mon nouveau nom de guerre, on m'appelle partout le Banian.
—Diable, le Banian! mais savez-vous ce que cela veut dire, et ce que cette qualification signifie dans les colonies?
—Ma foi non! je ne me suis même pas mis en peine de m'en informer. Il suffit que l'on me crie: «Banian, voyons votre marchandise; Banian, combien achèteriez-vous bien ce petit lot de café?» pour qu'à l'instant je me rende où l'on m'appelle. Je réponds enfin à ce nom-là comme à un autre.
—Eh bien! pour votre instruction particulière, apprenez que l'on donne ici le nom de Banian à tous les nouveaux débarqués qui, pour ne réussir le plus souvent qu'à vivre misérablement, se livrent avec avidité au petit trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse des autres Européens et des gens comme il faut du pays. Ce sont les matelots des navires français qui ont marqué de cette épithète un peu flétrissante, l'épaule des malheureux passagers qu'ils voyaient descendre à terre le ballot sur le dos et l'impudeur dans l'âme, pour ne plus s'arrêter en chemin… Ce nom-là, dites-moi, vous arrange-t-il, à présent que vous savez le sens qu'on y attache?
—Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus qui me le suis donné, car je vous réponds bien que si l'on m'avait laissé la liberté du choix, je ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive, puis-je à présent solliciter un arrêté du gouverneur pour que défense soit faite dans toute l'île de m'appeler à l'avenir le Banian?