C'était un tendre billet de l'écriture de la comtesse, adressé à Monsieur Gustave Létameur!

«Ah! il vous faut des preuves irrécusables pour vous convaincre de la vivacité de la passion qu'on est parvenu à inspirer!… Eh bien, en voilà-t-il des preuves, monsieur l'incrédule?

—Oui, j'en conviens; elles sont même accablantes.

—Et si je voulais encore vous raconter ses larmes à son départ, ses protestations et ses sermens, ses roulemens d'yeux et ses sanglots entrecoupés, ses baisers de flamme et ses… Mais non, ce serait trahir l'ardeur la plus pure et la plus irréprochable. Il vous suffira de savoir que, surmontant mon propre entraînement, et ménageant son extrême faiblesse, j'ai laissé partir la tourterelle Colombienne pour Cumana, avec toute sa blanche vertu, tous ses joyaux et ses deux grosses négresses.»

Je demeurai confondu. Le traître Banian, jouissant de l'étonnement qu'il venait de jeter dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa boutique en plein vent, et aller avant la nuit porter son camp ailleurs, non sans me répéter encore deux ou trois fois, en s'éloignant: «Ah! il vous fallait des preuves; eh bien! en voilà des preuves, et joliment timbrées encore au coin de la bonne monnaie.»

Le drôle, tout en me causant pendant deux heures de ses bénéfices, de ses friponneries et de ses bonnes fortunes, avait totalement oublié de me parler des deux cents francs de marchandises que je lui avais confiées deux mois auparavant pour favoriser son noble début dans les affaires.

XI

Comment surtout se fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme on revoit une maîtresse long-temps absente, ils se surprennent à regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours de peine, l'air embrasé de leurs nuits sans sommeil, la mollesse énervante de leur existence épuisée?

(Page 197.)

Vie des Européens aux Antilles;—nouveau projet de pacotille;—une circulaire commerciale.

Sauter du hamac où vous dormez, où vous fumez, où la main nonchalante d'un nègre berce votre paresse pendant l'ardeur du jour, pour courir, avec la brise vivifiante du soir, à vos affaires, ou dans une pirogue qui vous emporte au loin vers d'autres tracasseries; passer de l'affaissement physique dont vous frappe un climat de feu, à l'activité d'esprit que vous impose le soin de votre fortune; emprunter, pour ainsi dire, à ce ciel qui pèse sur votre tête, à ce sol qui brûle vos pieds, leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement et leurs caprices, pour pouvoir respirer sans danger l'air qu'ils enflamment, les tièdes vapeurs qu'ils exhalent autour de vous; étouffer les passions qui s'allument dans votre sang appauvri, pour tempérer cette fougue de la faiblesse même par les raffinemens d'une mollesse étudiée; chercher à masquer, par le luxe des folles dépenses, l'absence trop réelle des plaisirs simples qui vous manquent; se donner une table dispendieuse comme une jouissance, et redouter en face de cette jouissance le plus petit excès qui peut causer le moindre malaise, et trembler au moindre malaise qui peut occasionner la mort; recueillir avec délices les souvenirs du pays natal que l'on a quitté, pour oublier dans de longues causeries les privations présentes du pays que l'on est forcé d'habiter; soupirer pendant tout le jour après la fraîcheur de la nuit, et la nuit manquer d'air, manquer de sommeil, manquer de calme au milieu du silence de la nature, qui semble se reposer seule sous vos yeux fatigués; telle est la vie des Européens aux Antilles, vie d'abnégation, de regrets, de désirs non satisfaits, de souvenirs douloureux, de peines sans cesse renaissantes, et d'espérances presque toujours illusoires.