Et pourtant, contradiction indéfinissable! comment se fait-il que les Européens qui ont habité long-temps ces contrées que le ciel avait été si éloigné de faire pour eux, ne se détachent qu'avec un reste d'amour de cette existence que tant de fois ils ont maudite! Comment surtout se fait-il qu'après avoir revu leur patrie comme on revoit une maîtresse long-temps absente, ils se surprennent à regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours de peine, l'air embrasé de leurs nuits sans sommeil, la mollesse énervante de leur existence épuisée? Y aurait-il, dans la vie des Européens aux Antilles, un de ces charmes secrets que l'on éprouve et que l'on ignore; un de ces charmes que l'on subit par instinct de volupté, et que toute la pénétration de l'homme ne saurait deviner ou expliquer?

Toute une année je courus les îles du vent, les îles de dessous le vent, les mornes, les bourgs, les villages, les carbets, échangeant d'abord le produit de ma pacotille primitive contre des marchandises du pays, et rachetant avec ces marchandises une pacotille nouvelle, pour échanger encore ces marchandises européennes contre des denrées du pays. Avec les petits crédits que j'obtenais des capitaines, et avec l'argent comptant que j'avais soin d'exiger de mes pratiques, je parvins à tripler à peu près mon capital. Le goût si prononcé que j'avais, en partant de France, pour les courses lointaines et les événemens inattendus, s'était évanoui, je crois, dans l'air absorbant que je respirais. La préoccupation de mes affaires avait chassé bien loin de moi les rêves de mon imagination, et le petit succès de mes premières tentatives m'avait heureusement préservé des séductions de mon âge, et des dangers de mon existence précaire. Malheureux dans mon début, je me fusse follement jeté peut-être dans les bras du hasard. Après avoir réussi au-delà de mes espérances, le désir d'augmenter et de conserver le bien-être que j'avais acquis m'attacha au positif de ma nouvelle situation.

D'ailleurs qu'aurais-je pu désirer de plus, avec les goûts aventureux qui m'avaient d'abord conduit à la Martinique? mon petit commerce n'exigeait-il pas sans cesse de longues absences, des traversées périlleuses dans des ports éloignés!… Mais pour cela même peut-être que ces déplacemens m'étaient devenus nécessaires, j'avais fini par les trouver pénibles. Rien ne guérit plus promptement les jeunes imaginations de la manie des événemens romanesques, que la vulgarité des formes que le besoin ou l'amour du gain donnent à ces événemens.

Mon année d'épreuve aux colonies s'était écoulée comme un mois en Europe. C'est une remarque à faire que dans les pays où les jours sont presque égaux aux nuits, la vie passe, se consume, avec une rapidité qui ne s'explique peut-être que par l'absence totale des points de l'appel dans la durée. En Europe, le changement si brusque, si remarquable des saisons, vous annonce à chaque instant, vous donne en quelques mots aux oreilles, l'heure où vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous l'indique, ni l'air qui est toujours chaud, ni la végétation qui est toujours la même, ni le soleil qui se couche et se lève toujours aux mêmes heures. Là enfin des jours toujours égaux se suivent et se ressemblent toujours, pour séparer, avec leur éternelle régularité, des nuits sans cesse toujours égales aux jours semblables qui leur succèdent.

Un désir de jeune négociant, une idée de grand spéculateur s'empara de moi, dès que je pus m'appuyer sur une certaine somme, comme sur un trophée conquis par ma valeur. Je résolus d'aller en France remonter une autre opération, c'est-à-dire renouveler ma pacotille, et remplacer mes caisses d'eau de Cologne, et mes malles d'habits confectionnés, restées si glorieusement sur le champ de bataille, dans ma première campagne.

Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante, quand ce beau projet fut arrêté soudainement dans ma tête, et je me rendis à Pointe à Pitre avec l'intention de profiter du premier navire à passagers, qui partirait pour le Hâvre, en donnant, bien entendu, la préférence au capitaine Lanclume, si j'avais le bonheur de le rencontrer sur Ladi.

Le trois-mâts le Toujours-le-même, ainsi que je l'avais espéré, était bien arrivé à la Pointe, mais sans mon ami Lanclume. En passant le long du bord dans ma pirogue pour demander des nouvelles de ce brave homme, l'officier qui l'avait remplacé m'apprit que Lanclume avait été suspendu pendant un an, par ordre du ministre de la marine, de la faculté de commander, pour avoir arboré à la mer le pavillon tricolore, et donné le nom du Grand Napoléon au Toujours-le-même.

L'attachement que j'avais pour ce pauvre martyr du napoléonisme, m'engagea à retenir mon passage sur son trois-mâts, et à payer ainsi du moins cette dette de reconnaissance au souvenir qu'il avait laissé pour moi à bord de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions dans dix jours. Aucun autre passager ne s'était encore présenté, selon toute apparence je devais faire tout seul cette seconde traversée.

En passant, la veille de mon départ, dans la rue de la Martinique, je crus remarquer dans le fond de la boutique d'un petit fabricant de cigarres, une figure qui m'avait souri gracieusement. Je saluai d'abord, et j'approchai ensuite, et ce ne fut pas sans quelque surprise que je reconnus dans la personne qui venait de me gratifier d'une inclination de tête, M. Gustave le Banian, auquel je n'avais plus pensé depuis long-temps. Quelques mois auparavant, en m'apercevant dans la rue, M. Gustave se serait empressé de venir à moi, mais il me laissa venir à lui sans bouger de place, et je jugeai que c'était bon signe pour ses affaires. Il daigna cependant se lever et quitter son comptoir quand je fus rendu sur le seuil de sa porte.

«Eh comment, s'écria-t-il, il y a un siècle que nous ne nous sommes vus!»