«Monsieur,

»On a partout répété, en les exagérant, les représentations sévères que vous m'avez faites. Comme il m'importe pour mon crédit, pour ma réputation et pour la sûreté de mes affaires, que votre présence vienne démentir les calomnies qui n'ont trouvé que trop d'écho dans la foule de mes envieux ou de mes ennemis, je vous prie de vouloir bien assister ou paraître ce soir à mon bal: c'est une nouvelle preuve de bienveillance, je n'ose dire d'amitié, que j'attends de vous. Des conseils comme ceux que j'ai déjà reçus de votre expérience, peuvent paraître quelquefois fort durs; mais le sentiment qui les dicte toujours, ne pourrait être méconnu que par un fou ou un ingrat, et je ne suis encore ni l'un ni l'autre. J'espère encore, sans oser toutefois trop me flatter.

»Recevez, avec l'expression de ma reconnaissance, l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.»

Baniani Létameur.

P. S. «Réponse de suite, s'il vous plaît.

»J'attends un oui de vous, pour être tranquille.»

Je répondis immédiatement à M. Létameur:

«Oui. Je ferai acte de présence à votre bal, comme on fait un acte d'humanité.

»Votre serviteur.»

En pénétrant, avec la cohue des invités de toute l'île, dans la salle immense construite pour la fête, je fus d'abord ébloui de l'éclat soudain d'un millier de bougies, inondant de leurs vives clartés le feuillage vert des orangers et des citronniers transplantés avec leurs fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le frêle et gracieux édifice dont ils couronnaient le faîte. Un dôme de guirlandes, de verdure et de branches de palmier, en retenant sur la tête des danseuses couvertes de pierreries, l'air embaumé qu'enflammait le feu des lustres, répandait, dans l'enceinte de ce palais enchanté, la fraîcheur épurée que la brise du soir parvenait à faire pénétrer à travers cette mobile toiture; car, par une prévoyance fort ingénieuse, le dessus de la salle ne se trouvait recouvert que d'une tente fort légère, élevée de quelques pieds seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte. Une musique ravissante s'exhalant du feuillage dans lequel l'orchestre était caché, donnait à cette réunion des plus jolies femmes de la colonie, quelque chose de féerique et de merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient point sur les riches tapis qu'ils foulaient: la vive clarté des lumières, se projetant partout sur des toilettes aussi éblouissantes qu'elle, donnait aux formes fugitives des danses et des valses, je ne sais quoi d'insaisissable et d'aérien… C'était enfin de la magie. Chacun, en entrant pêle-mêle au bal de M. Baniani, riait un peu de la fastueuse fête annoncée par ce nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais, on ne riait plus: on souriait de la plus agréable surprise… Lui triomphait! Jamais je n'ai vu de physionomie plus sérieusement enivrée de la volupté d'un songe de grandeur et de gloire… Un mot seul, un seul mot, entre tous les mots qui peignent un sentiment entier dans un distique de quelques lettres, aurait pu exprimer l'espèce de satisfaction qu'on lisait sur sa radieuse figure: il aurait fallu écrire autour du diadème dont le front du héros semblait environné: Enfin je règne!

Trois ou quatre heures de délices, d'harmonie et de danse, suffirent à peine pour épuiser l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit cependant, il fallut s'arrêter: un vent bruyant, soudain, comme ces rafales qui annoncent et qui accompagnent une ondée, vint ébranler, au milieu des airs agités, la toiture si peu solide, la tente enfin qui protégeait tant de plaisirs et d'enivrement… La lueur vacillante des lustres et des candélabres s'obscurcit même sur ses mille trônes de cristal et d'or, et le son des instrumens se perdit un moment dans les cris aigus de la folle brise… Les femmes furent un peu effrayées: une légère confusion régna dans tous les groupes… Le Banian ne demandait pas mieux: les élémens, ce soir-là, étaient avec lui… Il traverse rapidement le théâtre de sa gloire, pour donner un ordre… Bientôt un nuage de gaze verte dérobe à tous les yeux l'éclat déjà incertain des lumières: un bruit pareil à celui de la foudre, gronde sur la réunion tumultueuse jetée tout-à-coup dans l'obscurité, et les dames sentent, avec peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, de la neige, que laisse descendre le feuillage sous lequel la foule heureuse s'était crue à l'abri des intempéries de l'air: on s'inquiète, on s'agite, on crie; on va fuir, lorsque le nuage de gaze se dissipe, et laisse voir, à la faveur de la clarté renaissante, une pluie de pétales de roses blanches, d'œillets blancs, une neige de fleurs enfin… Et, prodige inouï! pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des sorbets les plus délicats, des tables chargées de tout ce que la terre produit de plus exquis pour le goût, les yeux et l'odorat, étaient sorties du sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant, et que la baguette d'un enchanteur avait frappé… Cet enchanteur, c'était M. Baniani!

Peindre les bravos, les applaudissemens, les exclamations délirantes que fit éclater ce coup de théâtre si dramatique, serait impossible; je ne puis aujourd'hui en donner une idée qu'en rappelant l'effet que produisit cet enthousiasme universel sur l'auteur de cette galante et inconcevable surprise: il s'évanouit dans les bras de son triomphe!… C'était dans cet instant qu'il aurait dû mourir, le malheureux!

Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. Les tables avaient envahi le domaine de Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son empire sur les débris du trône de Comus, ou, pour m'exprimer en d'autres termes, on recommença à danser et à valser, après avoir épuisé l'enivrante ambroisie du banquet. Un coup de baguette avait fait sortir un festin splendide des entrailles de la terre; un autre coup de baguette du maître fit rentrer les restes somptueux du festin sous les tapis de la salle du bal.

Les froides imaginations qui n'ont admiré que les solennités dansantes de notre méthodique Europe, ne pourraient se figurer le spectacle qu'offrait à trois heures du matin la fête du Banian: ce n'était plus un terrestre amusement, c'était un enchantement divin, un assemblage vaporeux de sylphes et de sylphides emportés dans un nuage de parfums, aux sons d'un céleste concert…

Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de la tête aux pieds, détruisait seul, à mes yeux, le charme et l'harmonie de cet ensemble ravissant. Depuis une heure je l'avais remarqué, se promenant sans parler à personne, au milieu des groupes, et jetant autour de lui une sorte d'inquiétude et de malaise. Deux fois il s'était approché de moi avec un sourire sardonique, et deux fois j'avais évité son contact glacial et maussade…; la troisième fois enfin, il m'adressa la parole pour me dire:

«Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici…; on s'y réjouit même très fort…