—Voilà ce qui s'appelle, mon commandant, s'écria le consul, après avoir entendu l'Invisible donner ses ordres; voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français. Moi, de mon côté, je vous promets d'agir de manière à ne pas me montrer trop indigne de marcher de bien loin sur d'aussi nobles traces.»
Un canot brillamment disposé, attendait, le long du bord, avec le pavillon national déferlé sur l'arrière, le consul et le capitaine d'armes devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à terre ces deux éminens personnages.
Après bien des politesses, des offres de service, des témoignages mutuels de considération, le consul, son chancelier, son vice-chancelier et toute la chancellerie enfin, sautèrent dans l'embarcation, à côté de l'élégant M. de St-Prieuré.
Oui, mais ce fut quand cette embarcation se trouva un peu éloignée du corsaire, que le mouvement le plus vif succéda à l'impassibilité qu'avait conservée l'équipage pendant le séjour du consul à bord… «M. le second, avait dit le commandant à son premier officier, faites-moi disposer le brick en salle de bal pour demain! J'entends que tout soit propre, vaste et commode à bord de mon navire…» et après avoir donné ce nouvel ordre, l'Invisible était descendu dans sa chambre, laissant à son état-major le soin d'exécuter sa volonté suprême.
En une seconde, les officiers ont mis bas leurs habits d'uniforme d'emprunt, et tous les matelots ont repris leur costume de travail. En une minute, les embarcations qui pesaient sur le pont ou aux extrémités de leurs potences, sont amenées à la mer. Les caronades se rangent pour être collées le long du bord; la drôme resserrée en un faisceau de mâts, descend dans l'entrepont. Le pont, dégagé de tout ce qui pouvait l'encombrer, est lavé, brossé, blanchi sous des flots d'eau douce et de savon; et à cette aspersion générale succède l'aspersion plus raffinée du jus de mille petits citrons que les laveurs écrasent sous leurs pieds nus, pour rendre les bordages odorans, et la couleur du sapin de leur pont plus douce, plus laiteuse. Des tentes d'une blancheur éclatante couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, les gaillards et le milieu du navire, de souples rideaux en percale rouge emprisonnent, en s'étendant le long des tentes, le demi-jour qui nuance d'une teinte rose l'air qu'on laisse pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs du lendemain; et pour préserver de la rosée du matin ou des ondées de la nuit, la mobile toiture que l'on vient d'élever sur ce pont, si bien dégagé et si soigneusement lavé, on enveloppe d'un double réseau de toile, les tentes précieuses qui, dans les jours de fête et de solennité, servaient à transformer la batterie découverte de l'Oiseau-de-Nuit, en un vaste et somptueux salon de compagnie.
A minuit, le commandant monte sur le pont pour inspecter, à la lueur de deux fanaux, les préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il indique par un signe de tête approbatif à ses officiers et à son équipage, qu'il n'est pas mécontent. L'état-major et les matelots sont dans la joie.
Au moment même où l'Invisible terminait son inspection nocturne, le capitaine d'armes revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté de sa corvée. Les premiers mots qu'il adressa à son chef sur le résultat de sa mission, furent ceux-ci:
«J'ai vu, j'ai retrouvé la comtesse de l'Annonciade: toujours jolie, toujours ange, toujours…
—Eh bien, tant mieux pour elle et pour vous, lui répondit le commandant; et les autres invités, comment les avez-vous trouvés?
—Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a même pas paru soupçonner…