L'Invisible, après avoir reçu avec modestie tant de félicitations exagérées, parla au consul français de l'intention qu'il avait d'offrir, pour le lendemain même, aux principaux habitans de Cumana, un bal à son bord, un souper sur l'eau, pour mieux resserrer, ajoutait-il, les relations amicales, l'heureuse intimité qui existaient déjà entre les autorités françaises des Antilles, et les autorités colombiennes de la Côte-Ferme.
«Bien trouvé, bon moyen, répondit le consul; procédé presque diplomatique, monsieur le commandant! Je crois, Dieu me pardonne, que vous voulez aller sur mes brisées… Mais, du reste, tout ce qui tend, comme vous le faisiez observer très judicieusement, il n'y a qu'un instant, tout ce qui tend à resserrer par les relations sociales, l'alliance politique de deux peuples faits pour s'estimer, ne peut que contribuer au bien général des deux pays et au maintien de la paix universelle. Car, c'est peu que les hommes ne soient pas ennemis, il faut encore, s'il est possible, tâcher qu'ils deviennent frères.»
L'Invisible voyant que son projet avait été aussi bien goûté par monsieur le consul, continua à pousser sa pointe sur le même ton. Il insinua fort adroitement qu'arrivant à peine dans un pays tout nouveau pour lui, et n'y connaissant personne, il lui serait aussi difficile de choisir les familles qu'il conviendrait d'inviter à son bal, que de faire agréer peut-être aux notabilités du lieu, l'invitation d'un officier qui leur était encore complétement inconnu.
«Erreur, erreur, mon cher commandant, s'écria alors le consul. Nos dames sont ici folles de la danse, avides surtout de tous les plaisirs délicats. Une fête en mer, et une fête encore donnée par un commandant français! Mais en voilà deux fois plus qu'il n'en faut pour tourner entièrement la tête à nos plus jolies Colombiennes. Au reste, pour ce qui concerne vos invitations, je m'en charge. Je sais tout le pays sur le bout du doigt, et pourvu que vous vouliez bien m'accompagner ou me faire accompagner, si vous aimez mieux, par monsieur votre second, dans les principales maisons de la ville, je vous promets de vous amener demain les personnes les plus comme il faut, les beautés les plus riches de Cumana, toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, et toutes disposées à faire honneur à votre soirée en mer. Trop heureux que vous vouliez bien me confier une aussi facile et une aussi agréable négociation!»
Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, se dit tout bas l'Invisible. C'est bien là ce qu'il me faut.
Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions du consul, il appela le capitaine d'armes.
Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son uniforme d'officier de marine, la tête emboîtée dans sa perruque blonde, et la bouche souriant sous deux flammèches de poil à demi-roux.
Il demanda en faisant l'élégant et en s'adressant à l'Invisible:
«Commandant, vous m'avez fait appeler! Qu'y a-t-il pour votre service?
—M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre à terre avec M. le consul, qui aura la bonté de vous introduire chez les personnes que je désire avoir l'honneur de posséder demain à bord. Vous ferez les invitations en mon nom et en celui de l'état-major du brick de S. M., le Scorpion. Après vous être acquitté de cette mission qui ne doit avoir rien que de fort agréable pour vous, je vous prierai de chercher à terre un cuisinier qui puisse se charger de dresser un souper recherché, et un limonadier capable de nous fournir les rafraîchissemens les plus exquis. Vous ne tiendrez pas au prix, mais je vous recommande de tenir à la délicatesse des mets et au bon goût des choses nécessaires. Voici du reste une bourse dans laquelle vous pourrez puiser sans réserve. L'heure du rendez-vous pour le bal sera huit heures du soir, celle de l'ambigu pour le restaurateur, onze heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en masse tous les ménétriers du pays.