Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et les belles danseuses de Cumana accusaient depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée, vint enfin avec ses ombres propices envelopper le brick français, qui bientôt, au sein de la nuit, étincela du feu de mille bougies allumées sous ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus en guirlandes à son magique gréement.

A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées des embarcations du bord, transportent le long du brick des essaims de femmes légères, étincelantes de jeunesse et de pierreries, et belles surtout du plaisir qu'elles se promettent et du plaisir qu'elles donneront. Leurs pères, leurs époux, leurs amans les suivent: le fortuné consul les accompagne, les précède, les suit aussi: il est partout, on l'entend partout, on le voit partout: sa main touche toutes les mains, son œil rencontre tous les yeux, sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies. C'est l'homme universel: il vient de gagner la bataille, et il savoure son triomphe en assurant sa victoire sur tous les points.

L'orchestre donne le signal à la joie: la joie éclate, l'ivresse circule au son des instrumens, au contact de toutes les mains qui se pressent; elle remplit l'air parfumé qu'on respire; elle suit les contours capricieux de la danse qu'elle rend délirante; et la voix du consul, elle-même, se perd au sein de ce concert de douces sensations, de délicieuses causeries, et du tendre murmure des flots qui viennent caresser le navire, heureux lui-même de tous les plaisirs, de toutes les aimables folies dont il est devenu le confident et le théâtre!

Les officiers du brick, au milieu de cette confusion ravissante, sont trouvés charmans, parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour faire les honneurs de chez eux; le galant capitaine d'armes, le prétendu M. de Saint-Prieuré lui-même, oubliant la réserve qu'il devait se prescrire, et se rappelant trop vivement les courtes voluptés qu'il a savourées à si longs traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde à parler à la comtesse de l'Annonciade, qui jamais ne lui a paru si vive, si enivrante.

La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une tendre rêverie sur les yeux timides du brillant officier, ose lui confier qu'elle cherche à saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune passager avec lequel elle a fait le voyage du Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré, tout en assurant qu'il serait flatté de lui rappeler un souvenir déjà si éloigné, a soin de lui répéter que jamais il n'a vu le Hâvre, que jamais même il n'a navigué que sur les bâtimens de l'État. La conversation se prolonge: la ressemblance n'est pas saisie, et la confiance de M. de Saint-Prieuré s'augmente et l'entraîne jusqu'à la témérité d'une demi-déclaration que la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant un éventail de jais, entre la parole de feu de l'officier et son oreille trop attentive à cette parole ardente.

Mais c'est pour le commandant du Scorpion que la louange prend les formes les plus animées dans toutes les bouches. C'est le plus beau, le plus élégant, le plus magnifique officier de marine que l'on ait vu. Quelle tournure séduisante, quelles manières à la fois imposantes et affectueuses! C'est sans doute l'homme de mer le plus distingué que la cour ait hasardé si loin du grand monde où il a été élevé. Voyez, il est présent partout, en conservant cet air d'aisance qui semblerait faire croire qu'il est le plus heureux et le moins occupé des personnes de la fête qu'il donne.

Son or coule sur toutes les tables de jeu; sa douce voix anime toutes les conversations, répond à tous les mots flatteurs que lui adressent les dames; ses pas gracieux se mêlent à toutes les contredanses. C'est le plus joli valseur de son bal.

Il est minuit: c'est l'heure du souper; l'orchestre s'est arrêté, les danses ont cessé; des matelots, des domestiques en livrée circulent: de longues tables sinueuses comme les formes sveltes du navire, descendent du plafond léger de la tente, pour se fixer sur le pont: des mets exquis, des vins délicieux, des cristaux éblouissans, des fleurs, des fruits, des pâtisseries merveilleusement préparées, couvrent les glaces limpides qui répètent aux yeux des convives enchantés, tout ce mélange de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, tout ce voluptueux assemblage de jouissances promises à l'appétit, au goût, à la sensualité des heureux invités.

Le bal avait été enivrant: le souper devient divin; ce n'est plus seulement du plaisir, c'est de la folle extase. Les convives sont dans le plus indicible enchantement: les femmes même ont cédé au charme de cet entraînement inconnu. La mousse du Champagne rosé a humecté leurs lèvres de pourpre. Le Constance a mouillé leur palais délicat de sa pétillante ambroisie: elles chantent, elles redemandent la valse, la folle et délirante valse: les couples emportés par l'appel harmonieux de l'orchestre ranimé, donnent à peine le temps de faire disparaître les tables du festin… le pont du bruyant Scorpion n'est plus que le théâtre de l'ivresse, de l'abandon, de la volupté même, qui folâtrent, qui s'oublient, qui s'exaltent, là entre les canons de sa formidable batterie, là sur les bordages de ces gaillards tant de fois teints de sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets, de ces mâts à la pomme desquels le pavillon du corsaire redouté a si souvent porté la terreur sur les mers épouvantées!…

Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous pourrez, plongez-vous bien avant dans ces jouissances que je vous ai si facilement ménagées, se disait en lui-même le terrible capitaine Invisible. Dans une heure vos plaisirs auront cessé et mon règne recommencera à bord de ce bâtiment livré pour un moment aux vains caprices de ces femmes écervelées, et à la sottise de ces hommes si imbéciles qui s'oublient si stupidement dans leurs bras!