Aux sons plus hâtés, plus pressés de l'orchestre, les groupes des danseurs s'exaltent, se croisent, se heurtent: de légers coups de roulis imprimés au navire, par une houle naissante, et jusque-là insensible, ont fait chanceler les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement du large brick trompe les pas et l'aplomb des valseurs, provoque des demi-chutes charmantes, des incidens piquans: on rit, on applaudit; la gaieté est au comble. Mais bientôt la force du roulis augmente: un vent plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et les tentes elles-mêmes se sont gonflées sous l'effort de la brise déjà menaçante qui s'élève en murmurant. Quelques convives passent la tête sous les rideaux pour regarder le long du bord, et ils n'aperçoivent plus la terre; ils s'écrient effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au large.» Les nègres venus à bord dans l'escadrille de pirogues qui entourent le brick, trop occupés jusqu'à ce moment du spectacle qu'ils admiraient sur le pont, ne commencent à regarder autour d'eux, que lorsque le corsaire les a entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors, en s'adressant au commandant: «Vous chassez, commandant! vous chassez, il faut mouiller une autre ancre! laissez vite tomber une autre ancre!

—Non, on ne mouillera pas! répond le formidable commandant d'une voix solennelle! et à ces mots les officiers qui ont disparu un instant et les matelots qui se sont tenus silencieux, pendant tout le bal, dans l'entrepont, remontent, s'élancent à la fois sur le pont, mais non plus en habits d'uniforme, mais non plus en costume de fête, mais sous la casaque rouge, sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement de corsaires…

Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre cette scène infernale! ce bouleversement soudain, ces contrastes épouvantables!… De jeunes femmes palpitantes encore des émotions d'un bal, mêlant l'éclat de leurs frêles toilettes, la beauté de leurs délicates figures, à la sinistre couleur de ces vareuses de matelot, à la teinte effroyable de ces faces de fer; ces faibles femmes, ces pères, ces époux consternés, confondus avec cette multitude farouche de forbans, sur ce pont dont ces forbans sont les rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour domaine…

Au premier moment de terreur, succèdent des cris d'effroi! c'est la mort là où une minute auparavant était le bal; c'est du sang qui va peut-être ruisseler entre les débris d'un festin!

Le consul français, anéanti d'abord, retrouve enfin en lui assez de force pour parler le premier: il ose demander au faux commandant du Scorpion, la cause de cette horrible surprise…

Un signe impérieux du commandant est la seule réponse qu'il daigne faire à cette question, et la réponse ne s'adresse même pas au consul: ce sont les officiers du corsaire qui l'ont comprise.

Le consul est jeté dans une des pirogues de terre, qui l'emporte vers Cumana.

Des ordres ont été donnés au second du brick, pendant que l'on dansait encore: ces ordres vont être exécutés.

La voix du maître d'équipage s'élève et domine tous les cris de frayeur, toutes les clameurs de l'épouvante…

«Que tous les hommes et toutes les vieilles, hurle lentement le maître, soient embarqués dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le monde!»