Le Banian, après avoir attendu respectueusement que le commandant se fût assis sur un coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras et de gêne, vis-à-vis de son sévère Amphitryon…

On apporta le dîner: c'était un gros morceau de bœuf salé, cuit dans l'eau de mer à la chaudière de l'équipage… Une galette de biscuit brisée en deux fit l'office de pain, et le commandant se mit à manger son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive à en faire autant que lui, si le cœur lui en disait…

Le discret convive fit d'abord comme son hôte, mais en pensant que bientôt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens débris du festin de la veille, débris en faveur desquels il jugeait à propos de ménager son appétit en ne donnant que faiblement sur la viande salée qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientôt un malin plaisir à lui ravir cette illusion, la dernière peut-être qui lui restât.

«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité, vous serez peut-être étonné de la frugalité du repas que je vous ai engagé à venir partager avec moi; mais cette austérité alimentaire tient à mes principes, quoiqu'elle paraisse s'accorder assez mal avec mon goût assez prononcé pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours semblé un délassement ou une jouissance peu digne de la rigidité que doivent s'imposer comme une règle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des capitaines qui, en sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre ou tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des navires qui les avaient surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernières bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la cambuse n'occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que du biscuit noir, de la viande salée et un petit baril de rhum ou d'eau-de-vie destinée à n'être bue que pendant le combat ou après l'abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m'avez vu quelquefois, depuis que vous êtes à bord, descendre dans ma chambre pour manger seul le dîner qu'on venait de servir; ce dîner ne m'aurait pas été envié par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait une assiette derrière le dos, n'eût pas consenti probablement à échanger sa ration contre la mienne. Mes matelots ont même conçu une si haute idée de ma sobriété, qu'ils vont disant partout que je vis sans manger et sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais que je leur impose des privations auxquelles je me soumets moi-même avec la dernière rigueur. Aussi vous avez pu voir que lorsque j'ai donné l'ordre de jeter à la mer les restes du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer par-dessus le bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis.

—Quoi! mon commandant, tout a été jeté par-dessus le bord!…

—Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre hésitation… Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que j'avais ordonné d'ailleurs?

—Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire… c'était seulement une petite réflexion que je faisais, je ne sais même pas trop pourquoi…

—A terre, il est vrai, je me dédommage un peu de cette contrainte; et ces plats d'argent que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma table autrement que pour la forme… Mais à bord, il faut que tout ne soit qu'austérité, surveillance, sang-froid, activité et ordre… Williams, versez un verre d'eau à monsieur qui doit avoir le palais altéré.

—Pardon, commandant, j'ai bu déjà…

—Cette eau est excellente et ne se gâte jamais à la mer: c'est celle que nous avons faite à la Martinique… Vous en boirez bien un verre à ma santé?…