Le Banian, très surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire l'Invisible, le remercia fort humblement en disant qu'il ne buvait jamais d'eau-de-vie.

«Je ne vous demande pas, lui répondit l'Invisible, si vous en buvez: j'ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand verre.»

Le Banian crut comprendre l'intention du despote; et la volonté du plus fort fut faite encore une fois.

«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta l'Invisible au moment où le capitaine d'armes se disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, qu'aujourd'hui vous dînez avec moi…

—Trop d'honneur, mon commandant, fit l'heureux invité tout troublé encore de l'effet que venait de produire sur lui la dose de spiritueux… trop d'honneur!… j'accepte avec reconnaissance cette nouvelle marque de bonté…»

«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force à manger en dînant, comme il vient de me forcer à boire après déjeûner, je pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus à bord de ce coquin de capitaine Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire digérer le potage de sept à huit personnes… Oh les capitaines, les capitaines! il est écrit dans le ciel qu'ils feront toujours mon malheur… Et dans quel nouveau dédale d'événemens le sort m'a-t-il encore jeté ici? comment tout cela finira-t-il?… Combien mon existence à la Martinique, toute misérable, toute proscrite qu'elle fut, était préférable à celle que j'entrevois dans l'avenir!… Ici c'est la terreur, l'effroi de moi-même et des autres… Là je n'avais pour reposer ma tête poursuivie, que l'humble case de Supplicia… Mais ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l'épaisseur seule de ces planches que je foule, me sépare de la comtesse de l'Annonciade, de cette femme céleste que j'ai trompée et que moi-même j'ai livrée à ses épouvantables ravisseurs… Dieu! que je souffre, que je suis tourmenté… Et n'avoir pas le courage de mettre fin à mon supplice en me précipitant à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de moi… Le malheur m'a donc tout ôté, honneur, résolution, âme et cœur! Il ne m'a laissé que l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme enfin sous la vaine apparence extérieure d'un homme!»

En ce moment-là même et au beau milieu de ses réflexions misanthropiques, la voix aiguë du jockey du commandant vint crier à l'oreille distraite de notre héros désespéré…

«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi: le commandant vous attend.

—Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut par l'avertissement du petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en attendant le triste sort que le ciel peut-être me réserve…»

Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur le capot de la chambre, au grand air, à la vue de tout l'équipage… Une nappe de beau linge blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service. Deux couverts seuls avaient été mis en face l'un de l'autre sur le capot.