Dans le vague souvenir des lectures favorites de votre enfance, vous devez vous rappeler encore l'impression rêveuse que laissaient, après elles, dans votre imagination, les aventures des voyageurs sur mer, les récits qui venaient de vous peindre un corsaire algérien, ramenant tranquillement dans sa cale le narrateur de l'histoire d'abord et cinq ou six belles passagères devenues la proie des forbans, après un abordage sanglant et une victoire vaillamment disputée par le malheureux navire capturé!

Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires des conteurs des temps passés, naviguait l'Oiseau-de-Nuit, avec un groupe de jeunes beautés colombiennes dans son entrepont, et des malles remplies de riches dépouilles dans la chambre secrète du commandant.

Les séductions permises aux écumeurs de mer n'ayant pu réussir auprès des captives, eu égard aux violences défendues par le capitaine Invisible, l'équipage était revenu sur le pont, laissant les jeunes captives se lamenter tout à leur aise et déplorer entre elles le sort qui les avait si cruellement condamnées à devenir la proie d'un inflexible pirate…

Quant à l'Invisible, très peu ému des plaintes qui s'élevaient du fond de l'entrepont vers lui, et fort indifférent aux imprécations dont il savait être devenu l'objet, il se promenait paisiblement sur le gaillard d'arrière, en faisant louvoyer son navire contre le vent, pour gagner le point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver ensuite pour filer vers les côtes du Brésil ou ailleurs… Une nuit s'était déjà écoulée depuis le départ de Cumana… Une autre nuit allait descendre sur les flots, portant avec elle un événement plus terrible encore que tous ceux que nous avons retracés jusqu'ici… Et pourtant, à voir les ondes paisibles que fendait, sans secousse, le rapide corsaire; à entendre le doux gémissement de la brise tiède et régulière soupirant dans les voiles qu'elle enflait avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité et le silence qui régnaient sur le pont éclairé par les premiers rayons de la lune qui s'élargissait à l'horizon, on aurait dit le bâtiment le plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement du monde vers sa tranquille et pacifique destination…

La cloche d'argent placée luxueusement au pied du grand mât, avait déjà piqué minuit, et la grosse cloche de l'équipage, élevée sur ses deux potences de l'avant, avait répété les quatre coups doubles de l'heure annoncée sur l'arrière. Le grand quart qui jusque-là avait veillé sur le pont, se disposait à être remplacé par les hommes que l'on venait d'appeler au service de la nuit… Mais au moment où les gens de la grande bordée allaient descendre dans leurs hamacs réchauffés par leurs camarades, une voix s'éleva pour leur faire entendre ce commandement sec et bref:

«Personne en bas, tout le monde à son poste!»

C'était le capitaine Invisible qui, les yeux tournés vers la partie des flots qu'argentaient les reflets de la lune, venait de donner lui-même cet ordre.

Les regards de l'équipage se portèrent aussitôt dans la direction du point où le commandant semblait avoir aperçu quelque chose… On savait à bord que c'était lui qui découvrait toujours les navires qui se montraient au large. Cette faculté si précieuse qu'il devait à l'excellence de sa vue perçante, paraissait être encore un des priviléges attachés aux qualités ou au pouvoir surnaturel que le vulgaire se plaisait à reconnaître en lui…

Le commandement venait d'être fait: cinq minutes après l'avoir entendu, le second vint prévenir son chef que tout le monde était rangé à son poste de combat.

«C'est bon, avait répondu l'Invisible, que tout le monde y reste!»