Une demi-heure au moins s'était écoulée depuis le branle-bas général, lorsque les regards pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer les objets au large et pendant la nuit, s'arrêtèrent sur un point noir que faisait ressortir, sur la face argentée des flots mobiles, la clarté de l'astre qui s'élevait majestueusement et silencieusement dans l'Est… «C'est le navire qu'a vu le commandant, se disaient tout bas à l'oreille, les matelots… Il court sur nous avec de la brise, car il grossit rondement, il va y avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du chenu dans sa cale…»

Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en effet à approcher de l'Oiseau-de-Nuit qui continuait sa bordée au plus près du vent… Mais dès que l'on put observer à une plus petite distance le nouveau venu, on remarqua qu'il avait une batterie couverte, en voyant les fanaux parcourir cette batterie de l'avant à l'arrière et permettre aux hommes de l'Oiseau-de-Nuit de compter un à un, à la lueur de la lumière voyageuse, le nombre des sabords de ce bâtiment si soudainement rencontré…

Ce dernier n'eut pas plus tôt accosté le corsaire à demi-portée de canon, qu'il prit la même bordée que son compagnon de route, en conservant toujours sur lui l'avantage du vent.

Les deux navires suivirent parallèlement la même direction pendant une demi-heure à peu près, sans se parler, sans faire aucune manœuvre décisive qui annonçât une résolution arrêtée chez l'un des deux commandans.

La bordée que venait de prendre le nouveau venu, à si peu de distance du corsaire, permit à l'équipage de l'Oiseau-de-Nuit d'observer et d'examiner tout à son aise le navire sur lequel, jusqu'à ce moment, il n'avait pu former que des conjectures plus ou moins exactes.

Ainsi que l'avaient d'abord pensé le capitaine et ses gens, en l'apercevant dans l'ombre à une grande portée de vue, leur compagnon de voyage était une grosse corvette à batterie couverte. Sa mâture était haute et ses mâts largement espacés entr'eux. Les rayons de la lune, en éclairant, par le côté de bâbord, ses voiles mollement balancées au roulis, laissaient voir des huniers et des perroquets d'une forte dimension et parfaitement établis sur leurs longues vergues.

«C'est à quelque croiseur de la division anglaise ou française que je vais probablement avoir affaire, se dit en lui-même l'Invisible. Tout m'annonce déjà que cette corvette ne m'a accosté de si près que pour me visiter ou me surveiller comme un bâtiment suspect… Mais ce qui me rassure contre l'événement décisif que je prévois, c'est le désordre qui paraît régner à bord de mon voisin… Dans la petite manœuvre qu'il lui a fallu faire pour prendre la même direction que moi, on criait et l'on hurlait à son bord, comme sur le pont d'un bâtiment en perdition; tandis que chez moi tout le monde est silencieux, attentif, dévoué… Ces hommes rangés le long de ces pièces prêtes à faire feu au premier signal; ces gens de la manœuvre disposés à m'obéir sans souffler le mot, sont là au milieu de la nuit, immobiles comme des statues, impassibles comme du marbre… Et un seul de mes signes, le moindre de mes gestes suffira pour en faire des lions furieux… Que puis-je avoir à redouter avec une pareille discipline et un semblable dévouement, d'un adversaire à bord duquel tout est désordre, tumulte, confusion? Là, les voilà encore qui braillent de l'anglais, de manière à m'assourdir!…»

Et en faisant ces réflexions rassurantes, l'Invisible continuait à se promener sur l'arrière, sans que les yeux de ses cent cinquante braves pirates, qui paraissaient dormir debout à leur poste, perdissent un seul de ses mouvemens, un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard. Leur attention concentrée tout entière sur leur commandant ne leur permettait pas de s'inquiéter de ce qui se passait au dehors: c'était par lui seul qu'ils voulaient voir ce qui les intéressait le plus; c'était par lui qu'ils voulaient agir, respirer et combattre, lui le chef suprême, la vie morale et le Dieu vivant en quelque sorte, de cette masse si servile et si fanatisée par lui seul!

Une demi-heure environ s'était écoulée depuis le moment où la corvette avait jugé à propos de prendre les mêmes amures que le corsaire, et jusque-là aucun des deux navires n'avait paru songer à héler son voisin.

Bien déterminé à ne pas entamer le premier l'entretien dans la position passive où il se trouvait par rapport au nouvel arrivé, l'Invisible avait eu le temps de méditer le parti qu'il lui conviendrait d'adopter dans le cas probable où le commandant du croiseur se déciderait à lui adresser la parole…