Après avoir mûrement réfléchi dans cette circonstance assez délicate, il s'arrêta à la détermination qui lui sembla s'accorder le mieux avec la dignité de sa situation et la fierté de son caractère…

«S'il a plu, dit-il, à cette corvette dont j'ignore encore la nation et le but, de m'approcher pendant la nuit, ce n'est pas une raison pour que je réponde avec docilité aux questions qu'elle pourra m'adresser en mêlant peut-être l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir prendre, à l'inconvenance déjà assez intolérable de sa manœuvre… Le mieux, si elle m'interroge, sera de ne rien lui répondre et de la forcer à quelque manœuvre agressive, pour avoir ensuite le droit de lui faire payer cher son manque d'égards… et son imprudence… Elle ignore sans doute avec qui elle s'expose à se mesurer… Qu'elle tremble l'orgueilleuse, de recevoir de moi la plus terrible leçon!…»

L'intrépide commandant fit signe à son second de venir recevoir ses ordres…

Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta respectueusement l'oreille aux paroles que son chef désirait lui faire entendre à voix basse…

«Je suis content de vous et de mes gens, lui dit-il, mais veillez avec les autres officiers à ce que le silence qu'on a observé jusqu'ici à bord ne soit pas interrompu… même par le cri des blessés ou des mourans, s'il y en a bientôt… Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous rendre à votre poste pour ne plus le quitter… à moins cependant que je ne vienne à vous manquer… Vous ordonnerez tout bas à mes gens de se coucher à plat-ventre sur le pont, au moment où, au signal de mon porte-voix, je leur indiquerai de faire casse-cou avant la volée que pourra nous envoyer le croiseur… Vous entendez bien: casse-cou! je le veux… Mais le feu de l'ennemi passé, il faudra que tout le monde se relève…

—Tous ils se relèveront, commandant, moins les morts, s'il y en a… Ce sera bien assez déjà que d'essuyer le feu à plat-ventre, comme des galines! Ils aimeraient mieux n'avoir pas à s'allonger à plat pont… mais puisque vous le voulez…

—Oui, je vous le répète, je le veux!…

—Cela suffit, mon commandant, ça sera.

—Ainsi voilà une affaire entendue: les haches d'abordage et les poignards sont prêts?

—Ce soir, commandant, vous avez bien vu, je leur ai fait donner un coup de meule; et tout cela coupe maintenant comme des rasoirs…