Le moment paraît favorable à l'Invisible pour tenter l'abordage, et ce parti lui semble d'autant plus nécessaire, qu'il croit avoir senti son brick au bout d'une demi-heure d'engagement, frémir sous ses pieds et devenir plus lourd à gouverner…
De sourdes clameurs ont même été poussées dans la cale par les captives qu'on a placées dans cette partie du navire avant le combat: Elles ont crié que l'eau les noyait… On a fermé les panneaux et leurs cris ont été étouffés sous les écoutilles dont on a bouché toutes les issues. Il n'y a plus à hésiter.
«A l'abordage! à l'abordage!» commande l'Invisible, et ses matelots hurlent après lui: A l'abordage!… C'était le seul cri qu'il leur fût permis de pousser pendant le combat…
Un coup de barre est donné au vent, l'écoute du guy est filée: le corsaire arrive et aborde de bout en bout la corvette.
La lune qui jusqu'alors avait éclairé le duel de ces deux bâtimens, disparaît tout-à-coup sous de gros et sombres nuages. L'obscurité favorise l'audace des corsaires en cachant à leurs ennemis l'infériorité de leur nombre. On se hache long-temps, le massacre se prolonge sur le pont et sur les bastingages des deux navires, sans que l'avantage tourne du côté du plus fort contre le plus faible. L'ardeur des combattans est égale de part et d'autre, et l'intrépidité des pirates surpasse même, s'il est possible, le courage de leurs adversaires… Cependant, au bout d'une demi-heure de carnage, les officiers et les matelots du corsaire semblent s'être aperçus que, sous leurs pieds ensanglantés, leur navire s'est affaissé le long de la corvette. Aux efforts qu'ils font pour sauter sur le pont du bâtiment ennemi, ils devinent avec effroi que leur brick s'est enfoncé dans l'eau et qu'il va couler, sous les bastingages élevés de la corvette… Nous coulons, nous coulons bas! crie une voix perçante que la frayeur semble rendre encore plus aiguë… Cette voix sinistre est celle du capitaine d'armes que l'eau qui s'engouffre dans le bâtiment a forcé de sortir de la cale où le poltron avait été chercher un refuge contre le danger, parmi les blessés et les femmes… Loin de ralentir l'ardeur des forbans, la certitude du danger qu'ils courent ne sert au contraire qu'à rendre leur détermination plus énergique et leur attaque plus redoutable.
Un surcroît d'efforts, un redoublement de rage devient nécessaire au bouillant équipage de l'Oiseau-de-Nuit pour lui assurer une victoire si difficile et déjà si vaillamment disputée. L'Invisible sent que le moment est arrivé pour lui et pour les siens, de recourir à l'extrémité du désespoir. Dans les nombreux engagemens que l'intrépide capitaine a livrés aux navires de guerre, qui sont si souvent devenus sa proie, il a éprouvé sur son équipage l'effet d'un mot magique qui n'a jamais manqué d'enflammer la sauvage valeur de ses gens. Ce mot terrible, il va le prononcer, car il ne prévoit que trop que l'instant de triompher ou de périr est venu… Une minute, une seule seconde de plus peut-être de résistance de la part de la corvette, et le corsaire est vaincu; et lorsque d'un mot, d'un seul mot, il peut ramener à lui les chances heureuses du combat, il ne doit plus hésiter à faire entendre ce mot à ses farouches compagnons, quelque épouvantable que soit la promesse contenue dans ce mot de carnage et de sang…
«Hourra! mes fils, à nous la part du diable! s'écrie d'une voix tonnante l'Invisible monté sur son bastingage, à nous la part du diable! c'est moi qui vous le jure; et vous me connaissez!
—A nous la part du diable! répètent à la fois tous les corsaires, hors d'eux-mêmes, en élevant au ciel et au-dessus de tout le tumulte du combat, cette clameur homicide! C'est la première fois depuis qu'ils ont accosté la corvette, que les forbans de l'Oiseau-de-Nuit aient fait entendre un seul cri, une seule parole, un seul mot. Jusque-là ils ont combattu en observant le plus profond et le plus sinistre silence; et jusque-là même les blessés et les mourans sont tombés sans pousser un soupir, sans oser faire entendre une plainte, le plus léger murmure. Mais à la voix de leur capitaine qui leur a dit: A nous la part du diable! toutes les bouches écumantes des pirates ont répondu avec un féroce délire: A nous la part du diable! et les pistolets qui armaient leurs poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs terribles mains, ont été jetés comme des instrumens inutiles sur le pont ou le long du bord. C'est un large poignard, qui, de leur ceinture, passe dans leurs mains frémissantes pour leur ouvrir un passage de sang sur les gaillards de la corvette… Chacun d'eux cherche, dans les groupes des matelots ennemis, l'homme qu'il doit attaquer et déchirer de la lame de son coutelas… La part du diable, c'est pour eux la mort de l'équipage danois et le pillage de la corvette!… Cette part du diable leur sera faite et ils la dévoreront bientôt, les tigres qu'ils sont, tant ils ont soif de sang, tant ils ont faim de pillage! Le succès désormais ne peut être douteux pour les corsaires, et leur navire percé, criblé, qui va couler sous leurs pieds, les laissera vainqueurs à bord de la corvette qu'ils viennent d'escalader et qu'ils ont déjà couverte des cadavres des hommes qui la défendaient contre leurs épouvantables coups.
Mais à l'instant du triomphe et au milieu de l'affreuse mêlée des combattans qui se hachent sur les bastingages du bâtiment danois, un cri d'effroi se fait entendre sur le pont de l'Oiseau-de-Nuit… Le capitaine est blessé, le capitaine est blessé!! Tels sont les mots qui viennent d'être portés aux oreilles des forbans qu'avaient une minute auparavant exaspérés la voix de leur commandant. Ceux des corsaires qui combattent sur les pavois de l'arrière, le plus près de leur capitaine, le cherchent des yeux à la place où sa présence les conviait au carnage et soutenait leur ardeur… Ils s'aperçoivent avec terreur qu'il n'est plus au milieu d'eux… Ils le demandent alors, ils l'appellent, ils veulent le voir, le toucher, le secourir du moins, et ils trouvent sous leurs pieds un homme expirant qui leur montre de la main la corvette à moitié rendue… Mais il est trop tard maintenant pour songer à vaincre. La bouche imprudente qui s'est ouverte pour dire: Le capitaine est blessé, a décidé du sort du combat: un seul instant de plus encore, et les Danois étaient accablés. Mais à ce cri funeste les forbans déjà victorieux se sont arrêtés: la fureur qui les transportait s'est ralentie: leurs poignards levés pour faire tomber à leurs pieds leurs adversaires massacrés, sont restés suspendus sur la tête des matelots qu'ils allaient immoler à leur rage… Les officiers de la corvette, qui, jusqu'à ce moment, ont vainement cherché à s'opposer au sentiment de terreur qui semblait s'être emparé de leurs hommes, ne savent que trop bien profiter de l'hésitation qu'ils remarquent du côté des corsaires: ils ramènent leurs gens au carnage, en se jetant les premiers sur les groupes de forbans qu'ils ébranlent et qui, d'assaillans qu'ils étaient, deviennent à leur tour assaillis et repoussés. Long-temps encore dure le massacre; mais l'avantage de ce dernier engagement restera au grand nombre… Au bout d'une heure de lutte acharnée, c'est l'équipage mutilé, écharpé et vaincu du capitaine Invisible qui rentre à bord de son brick, et le brick lui-même, mitraillé par le feu de son ennemi et éreinté par le choc de l'abordage, menace de couler sous les pas des forbans auxquels, pour la dernière fois, il va offrir un trop inutile refuge…
Peu de temps fut nécessaire à la corvette victorieuse pour mettre ses embarcations à la mer et amariner le bâtiment capturé. Aucune résistance ne fut opposée par les corsaires découragés aux premiers canots qui l'élongèrent, et les marins danois, en sautant à bord de leur prise, aperçurent avec étonnement, dans l'entrepont de ce mystérieux navire, la foule des malheureuses captives que l'eau avait gagnées en entrant de toutes parts dans la cale, percée à la flottaison par plusieurs boulets… «Sauvons les femmes et les blessés d'abord, avant que le brick ne coule bas!» s'écrièrent les officiers chargés du commandement des embarcations. Mais, avant tout, tâchons, parmi les morts ou les mourans, de retrouver le capitaine de ces pirates… Ils cherchèrent long-temps, les officiers danois, sans qu'aucun des forbans daignât leur dire lequel parmi les blessés et les morts était leur capitaine… Mais aux efforts que l'un des marins mourans fit pour tourner le pistolet qu'il tenait encore à la main, sur sa poitrine déjà percée d'une balle, tous les Danois s'écrièrent: Voilà le capitaine! et plus tard, quand le corsaire eut disparu sous les eaux, et que les femmes, les blessés et les matelots prisonniers eurent été transportés à bord de la corvette, les vainqueurs apprirent, en frémissant encore d'effroi, que le pirate qu'ils venaient de combattre et de soumettre, était le Capitaine Invisible.