Ce fut deux mois environ après avoir expédié le Banian sur le brick de mon ami l'Invisible, que je reçus cette triste missive, des mains d'un pauvre nègre arrivé à la Martinique sur un petit sloop caboteur, qui n'avait guère mis moins de dix à douze jours à remonter contre le vent, de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J'interrogeai ce malheureux émissaire sur plusieurs faits qu'il m'importait de connaître, avant de me décider à faire précipitamment le voyage de Saint-Thomas, pour sauver la tête du malheureux que réclamait le billot du bourreau. Tout ce que le nègre, porteur de la laconique dépêche, put me dire, c'est que le billet lui avait été remis à travers les grilles d'une grande prison, par un jeune blanc qui paraissait bien à plaindre, et qui l'avait conjuré, par le ventre de sa mère, de porter au plus vite, une fois rendu à la Martinique, ce billet à son adresse. On sait combien, pour les esclaves de la côte d'Afrique, les adjurations faites au nom du ventre de leur mère sont puissantes et sacrées. Le noir messager de Gustave, au risque de recevoir cinquante coups de fouet des geôliers de la prison, s'était chargé de la commission du détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il n'avait rien eu de plus pressé que de demander ma demeure à toutes les personnes de la ville. Quant aux autres renseignemens que j'aurais désiré obtenir de lui, il ne put me les donner. Il avait eu assez d'instinct d'humanité pour se charger du message, mais son intelligence n'avait pu aller plus loin que sa bonne action.
J'allai de suite trouver le patron du petit sloop de mon nègre, après avoir récompensé le zèle de celui-ci. Le patron du bateau était un mulâtre fort déluré, qui me laissa d'abord lui adresser toutes les questions au moyen desquelles il voulait s'assurer de l'identité de ma personne, sans risquer de compromettre la commission dont il avait été aussi chargé pour moi… Quand il m'eut bien écouté, avec un air apparent d'indifférence, il tira mystérieusement, de la poche intérieure de sa veste de coutil, un gros paquet de dépêches qu'il me remit, en me disant: «Si vous désirez le trouver encore en vie, vous n'avez pas une minute à perdre… Voilà une petite goëlette qui part ce soir pour Saint-Thomas; et elle n'arrivera probablement que tout juste… A mon départ, il y a douze jours, on parlait déjà de monter l'échafaud…»
Le discret patron ne voulut pas pousser plus loin ses révélations, dans la crainte, sans doute, d'engager la responsabilité qu'il avait assumée en se chargeant de remettre le paquet à mon adresse. Il s'exposa cependant au péril de recevoir un doublon de la main à la main, pour prix de sa commission, et pour m'obliger.
J'ouvris de suite les dépêches de Gustave. Elles contenaient, en style boursouflé, la relation détaillée du terrible voyage que je lui avais fait faire à bord de l'Oiseau-de-Nuit. Le malheureux avait passé plusieurs jours et plusieurs nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable histoire, qu'il me léguait comme un dernier souvenir, dans le cas où il viendrait à être exécuté avant que je ne pusse voler à son secours et l'arracher aux mains sanglantes de l'exécuteur, qui chaque matin venait lui demander sa tête… Rien n'avait été omis dans les mémoires posthumes du condamné; ni ses sensations, ni ses impressions de cachot, ni les larmes brûlantes qu'il laissait tomber sur le papier confident des tortures de son âme… Ce funeste journal avait été écrit heure par heure, pour mieux peindre et rendre l'actualité de ses émotions instantanées… Les post-scriptum abondaient surtout, et la dernière note portait: «—Minuit; je viens d'être condamné à mort comme pirate!… Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout mon sang murmurant d'innocence ne pourra pas même effacer la tache!… Moi, pirate!… Oh! si les juges qui viennent de m'appeler au tribunal de Dieu dans quinze jours, avaient prononcé leur arrêt la main sur mon cœur et non sur le leur, non jamais cet arrêt infâme n'aurait brûlé leurs lèvres: c'est mon cœur qui aurait brûlé leur main, à eux, d'indignation!… Une heure du matin: Je sens mes cheveux blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit ans, et l'ange sauveur n'entendra pas ma voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche et mon cœur qui pleurent et qui crient comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh! oui, pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de vingt-huit ans!»
Il ne m'en fallut pas davantage pour être convaincu du péril trop certain que courait le prisonnier… Cette exaltation d'idées et ce désordre de langage m'indiquaient assez sa situation. Jamais encore il n'avait parlé sur un ton aussi élevé et d'une manière plus figurée. Jamais, par conséquent, il n'avait dû se trouver dans une position plus affreuse… Je n'hésitai plus à m'embarquer sur la petite goëlette qui, le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. Quelques-uns de mes amis, en donnant caution pour moi aux autorités de Saint-Pierre, m'obtinrent le laissez-passer que je réclamai pour une prétendue affaire pressée, qui exigeait immédiatement mon départ de la colonie, et ma présence à Saint-Thomas… «C'est moi, me disais-je, qui involontairement ai placé cet infortuné dans la fatale conjoncture où il se trouve. C'est à moi qu'il appartient de l'arracher à la mort qui le menace, et que, sans le savoir, hélas! j'ai attirée si imprudemment sur sa tête… Oui, partons, et partons tout de suite… Il me semble déjà que chaque heure de retard apporte avec elle un remords sur ma conscience… Oh! pourvu que j'arrive à temps à Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai faite et dont je crois entendre à chaque instant le dernier cri et le dernier soupir!…»
La goëlette à bord de laquelle j'eus bientôt mis un léger paquet d'effets et quelques petits sacs d'argent, fit voile à onze heures du soir, avec une brise fraîche et favorable que je ne trouvais ni assez forte ni assez portante, malgré l'affirmation du patron, qui me répétait que c'était là le plus beau temps que l'on pût désirer. Je passai toute la nuit sur le pont, sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant de les fermer et de faire quelque rêve épouvantable, dont ne me menaçait que trop mon imagination troublée… Les heures me semblaient traîner, et la goëlette ne pas marcher, quoique la brise lui fît filer sept à huit bons nœuds… Je voyais à tout moment le calme venir, et le patron ne cessait de répondre à mes prédictions: «Diable, monsieur, savez-vous que pour peu qu'un calme comme celui-là augmente, il me faudra serrer mes huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il ne peut!»
Il me fallut dévorer encore mon impatience un jour et une nuit. Ce ne fut que le surlendemain de notre départ que nous pûmes arriver à Saint-Thomas.
Il était trois heures de l'après-midi quand je mis le pied à terre. Sauter sur le bord de la mer, demander à la première personne que je rencontrai où était la prison et courir vers l'endroit qu'on venait de m'indiquer, ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au moment où j'allais entrer dans la geôle qui se présentait déjà à cent pas de moi, au bout d'une petite place, je rencontrai, à ma grande surprise, une dame qui en sortait et qui me reconnut en m'appelant par mon nom. C'était la comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne de voyage et l'une des victimes, comme je l'avais appris en lisant la relation du Banian, de l'attentat de l'Oiseau-de-Nuit à Cumana. Un petit vieillard tout habillé de noir et barbouillé de décorations vertes, jaune-orange, bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. Elle m'apprit que j'avais l'honneur de voir devant moi M. le comte, son père, venu tout exprès de Cumana pour la ramener avec lui, dès que la terrible affaire qui l'avait retenue à Saint-Thomas serait terminée.
Je feignis à ces mots d'ignorer tout-à-fait l'affaire terrible dont la comtesse voulait bien me parler…
«Comment, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce qui m'est arrivé à moi et à vingt-sept jeunes personnes de mon pays à bord d'un pirate, à bord de ce misérable Invisible dont la mort n'a expié que trop peu et trop tardivement, les crimes et les forfaits exécrables?