—Non, madame, je n'ai encore rien appris, lui répondis-je. J'arrive d'aujourd'hui seulement à Saint-Thomas.»
Et là-dessus la comtesse, en me priant de la reconduire jusqu'à l'hôtel du gouverneur où elle avait accepté un logement, se mit à me raconter son aventure avec tous les détails que je connaissais déjà. Son animosité contre les pirates me parut portée au dernier degré d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'était restée dans l'île, depuis son débarquement de la corvette danoise, qui l'avait si heureusement arrachée à la fureur des forbans, que pour faire punir ces misérables comme ils le méritaient, et que le lendemain elle partirait satisfaite après avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs têtes sous la hache du bourreau… Cette nouvelle me fit frémir, et quelque envie que j'eusse eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer toutes les circonstances de l'événement dont le Banian m'avait rendu compte, je commençai à trouver son récit fort long en calculant le peu de temps qu'il me restait pour sauver mon prisonnier… Jusque-là la jeune Colombienne ne m'avait pas encore parlé de Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle ignorait à quel homme elle avait eu réellement affaire en cédant à l'invitation qu'un des officiers de l'Oiseau-de-Nuit lui avait faite comme aux autres dames de Cumana, au nom de son commandant, la veille du funeste bal donné en mer par l'Invisible. Cette certitude me rassura un peu. Je me hasardai alors à rappeler à la comtesse nos anciens compagnons de traversée du Toujours-le-même, et à dire un mot du pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse s'écria à ce nom:
«Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus à ces misérables pirates, que l'un d'eux, le plus criminel peut-être de tous, m'avait rappelé, par le son de sa voix, ses manières et même quelques-uns de ses traits, ce malheureux jeune homme que vous appeliez Gustave… Oui, je crois que je les aurais moins abhorrés sans cette circonstance étrange. Mais l'idée du forfait qu'ils ont commis en empruntant en quelque sorte l'illusion d'un de mes souvenirs, pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette idée a révolté mon cœur au dernier point. Car, vous le savez bien, c'est du sang espagnol qui coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander qu'amour, amitié ou vengeance…»
Le vieux comte qui, jusque-là, s'était contenté d'écouter sa fille, à ces mots, qu'il crut sans doute comprendre, fit un signe de tête approbatif en ajoutant même, pour corroborer la phrase de la jeune comtesse, quelques paroles espagnoles que je n'entendis pas bien; la comtesse reprit après un moment de silence…
«Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu que vous sachiez?
—Qui, Gustave, madame?
—Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente victime du vilain capitaine Lanclume? Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en horreur!
—Mais, après avoir éprouvé des fortunes diverses à la Martinique et avoir même été dans une position assez brillante, il est redevenu, je crois, plus malheureux encore que vous ne l'avez connu.
—Ah! ce que vous m'apprenez-là m'afflige beaucoup. Il paraissait si digne d'un meilleur sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce pauvre M. Gustave?
—Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous le dire, madame. Je l'ai entièrement perdu de vue depuis quelque temps…»