Nous allions arriver au palais du gouverneur. Deux sentinelles placées à la porte du gouvernement m'indiquaient que nous devions nous trouver rendus au logis de la comtesse. Je profitai de cette circonstance pour la quitter en la remerciant des instances qu'elle faisait pour m'engager à entrer chez elle. Avant de me laisser partir, elle me fit promettre de venir la voir le lendemain, pour peu que les affaires pressantes que j'avais prétextées, me permissent de lui accorder quelques instans avant son prochain départ. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je courus tout haletant à la geôle.

Autre contre-temps! En arrivant chez le concierge on m'apprit que ce jour-là il donnait à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le fis demander pour une affaire qui ne pouvait se remettre au lendemain. Il m'envoya dire que son dîner, qui était chaud, était encore plus pressé que mon affaire… Je sollicitai alors la faveur de voir l'ancien capitaine d'armes de l'Oiseau-de-Nuit, et un porte-clefs me répondit que le lendemain je le verrais de dix à onze heures du matin sur l'échafaud, mais que jusque-là il ne pourrait parler qu'au prêtre chargé de le confesser…

«Et ce prêtre, m'écriai-je désespéré, peut-on au moins le voir?

—Impossible, me répondit encore l'inexorable porte-clefs. Il en a dix-sept à préparer pour là-haut… Tous les pirates veulent se confesser, et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!»

Il ne me restait d'autre parti à prendre qu'à attendre l'heure où le concierge aurait fini de dîner avec ses amis… On m'assura que vers neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir un moment d'audience de lui dans sa salle basse de réception…

Pour dévorer jusqu'à ce moment mon dépit et mon impatience, j'allai me promener au hasard sur le bord de la mer… Plongé dans les plus pénibles réflexions, j'avais fait et refait dix à douze fois les quatre cents pas que l'on peut parcourir sur la partie un peu propre du rivage, lorsqu'un homme de couleur, vêtu à la façon des patrons caboteurs, vint me demander négligemment:

«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?»

Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, en cet instant, le privilége de m'arracher à la profonde rêverie qu'un coup de canon n'aurait peut-être pas eu le pouvoir d'interrompre… Je répondis d'abord au patron que je ne partais pas.

«C'est dommage, me dit-il, car à minuit j'appareille, et un passager de plus à la chambre aurait bien fait mon affaire… Monsieur ne connaîtrait pas, par hasard, un passager de chambre à me donner?»

Il y a dans la vie des momens de distraction ou de préoccupation, pendant lesquels un instinct, que nous ne connaissons pas, semble veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles et qui ont échappé à notre intelligence ou à notre prévoyance. Je demandai machinalement au patron quelle formalité il fallait remplir à Saint-Thomas avant de s'embarquer pour la Côte-Ferme?