Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine d'armes, nouvellement embarqué, assistera à la séance, en sa qualité d'officier…»

C'était notre Banian que ce décret verbal venait d'appeler à l'honneur de faire partie du conseil légalement convoqué: quel honneur!

Au bout des cinq minutes accordées pour les préparatifs de la solennité, les dix officiers faisant partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis, par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient huit girandoles chargées d'odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à la main, se posent à l'entrée du dôme du commandant pour écarter ou punir les audacieux qui se présenteraient derrière, pendant la durée de la délibération.

Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, la mer sur laquelle il balance ses flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie majestueusement ses voiles élargies par le souffle de la brise qui l'enlève dans l'espace.

Un seul officier, chargé de veiller à la manœuvre, reste immobile sur le pont, un œil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et l'autre œil errant sur les voiles dont il épie les battemens et le faseyage; car c'est encore un des secrets du métier, que cette espèce de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un seul sens.

«Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assemblé:

»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être souveraine à bord d'un navire qui m'appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer en même temps la vôtre. Mais malgré une autorité dont j'ai le droit d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir votre avis sur les entreprises que je médite dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener à bien, mais sur laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je vais m'expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute liberté, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c'est moins une complaisante approbation dont je pourrais aisément me passer, qu'une discussion qui pourra m'éclairer, que j'appelle sur la question qui va vous être soumise… Veuillez bien en conséquence m'écouter avec toute l'attention que j'ai le droit d'attendre de vous…»

Un léger murmure d'adhésion succéda à ces paroles, et l'assemblée rentra ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant continuer:

«Notre relâche à la Martinique, que l'on pouvait attribuer à la fantaisie de mouiller là plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette relâche tenait à un plan arrêté d'avance.

»Le brick de guerre français, le Scorpion, mouillé depuis quelque temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure surveillance. Je le savais; en arrivant à Saint-Pierre, mon premier soin a été de m'informer du jour du départ de ce brick, du nom de son commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs détails qu'il était essentiel de connaître pour assurer l'exécution de mon projet. J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour vous convaincre du parti que j'ai tiré de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire de manière à le rendre méconnaissable aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un mois. La nouvelle installation que je lui ai donnée a pour but de rendre sa ressemblance frappante avec le brick le Scorpion lui-même.