»Cette révélation doit vous suffire pour vous initier au mystère de mon projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana: l'Oiseau-de-Nuit se nomme désormais le Scorpion; le pavillon français flottera bientôt sur son arrière à la place du pavillon de la république que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de vous prendra le nom et le costume d'un officier de la marine française; et le soleil ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous n'ayons jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où vous recevrez mes ordres ultérieurs. Vous m'avez entendu, j'ose même croire que vous m'avez compris… Retournez, messieurs, chacun à votre poste. Je me charge de tout le reste.»
L'assemblée allait se séparer après cette délibération, lorsqu'un des plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de présenter une petite observation.
Le président, surpris de cette témérité, tourna les yeux vers l'orateur et lui demanda d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si c'était pour appuyer ou pour combattre le projet qu'il réclamait la parole:
«C'est pour le combattre, répond le jeune homme.
—En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il n'est permis de s'exprimer ici que pour approuver ce que je propose: c'est à cette condition seulement que les opinions sont libres et que je veux bien consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous devriez vous être aperçu que le temps que j'ai assigné pour la discussion est expiré, et que j'ai déjà levé la séance.
—Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oublié de la lever.
—Puisqu'il en est ainsi, s'écrie l'Invisible, je la lève cette séance scandaleuse, et je cesse d'être le président du conseil, pour redevenir le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne en conséquence au capitaine d'armes de conduire l'officier qui s'est permis de me faire des observations, aux arrêts forcés, qu'il voudra bien garder jusqu'à notre départ de Cumana.
—Bravo! bravo! commandant, répétèrent en chœur tous les autres officiers… c'est bien fait! il ne l'a pas volé; car son observation était d'une indécence qui n'a pas de nom.»
Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait de la grand' chambre à l'entrepont: l'imprudent officier, escorté par le Banian, notre capitaine d'armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite de l'entrepont à la fosse-aux-lions.
Ce fut par ce premier acte que le capitaine d'armes entra dans l'exercice de ses fonctions à bord de l'Oiseau-de-Nuit.