Le lendemain et le jour suivant on apporta à notre apprenti-corsaire les cent cinquante mousquetons du bord à visiter et à inspecter. C'était encore là une spécialité qui rentrait dans l'exercice de sa charge. Le drôle qui, dans ses jours de prospérité à la Martinique, avait quelquefois été à la chasse des pluviers, fit semblant d'examiner scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes en parfait état, dans l'impuissance où il était de reconnaître et de réparer les défauts de quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen d'armurier fut terminé, on annonça, fort heureusement pour lui, que l'on découvrait sur l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. Un jour de plus d'épreuves aurait convaincu tout l'équipage, que le capitaine d'armes n'était pas plus armurier à bord de l'Oiseau-de-Nuit, qu'il ne s'était montré cuisinier à bord du Toujours-le-même.

XVII

Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre; tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire.

(Page 35.)

Félicité diplomatique d'un consul;—travestissement du capitaine d'armes;—ivresse d'une fête;—changement à vue.

L'arrivée du brick pseudonyme, du prétendu brick français le Scorpion, sous les forts immenses de Cumana, fut splendide, foudroyante; vingt-et-un coups de caronades chargées de poudre jusqu'à la gueule, allèrent couvrir fastueusement de feu et de fumée, les flots troublés de la rade; et les maisons de la ville s'ébranlèrent sur leurs fondemens, au bruit d'une aussi lourde détonation. La terre, pavoisée de tous ses pavillons, répondit noblement à un salut aussi gracieux. Le consul français fendant la foule curieuse rassemblée sur le rivage, ne se tenait pas d'aise. C'était enfin le drapeau de sa nation qu'il pouvait contempler s'enflant au souffle de la brise, sur l'arrière d'un admirable navire de guerre de la marine de son souverain, de la glorieuse armée navale de son puissant souverain[1]! Que de félicitations à recevoir pour ce pauvre consul, combien de serremens de main à donner et à rendre à toutes les autorités du lieu! c'était un paria abandonné long-temps sous les bambous de sa case diplomatique, que l'entrée d'un brigantin venait de couronner roi, roi de l'événement d'un jour! Heureux consul! charmante illusion des rares voluptés de la chancellerie! Journée de délices consulaires, si chèrement achetée par tant de mois d'abandon et d'oubli, et qui devait être suivie, trop tôt, hélas! d'un retour plus cruel encore que tous les mois passés dans l'oubli et dans l'abandon!

[1] Tout ce qui, dans ce chapitre, concerne le prétendu consul français de Cumana, ne fait allusion ni à aucune personne, ni à aucun événement historique. J'ignore même si jamais la France a songé à établir un consul à la résidence de Cumana.

Le temps était magnifique, le soleil, radieux comme le consul, faisait briller, au feu de ses rayons chatoyans, la broderie de l'habit moisi du fortuné fonctionnaire français. Mais le fortuné fonctionnaire attendait vainement depuis une heure, sur l'embarcadère, le canot du brick, qui, selon tous les usages reçus, devait venir prendre ses ordres suprêmes ou le conduire lui-même à bord pour qu'il pût les donner de vive voix au commandant. Le canot tant désiré se détacha enfin du brick et nagea sur la terre… Mais au moment où il allait toucher le rivage, un grain furieux, un de ces grains inattendus que le ciel des colonies semble toujours tenir en réserve pour rappeler son inconstance et sa fougue, vint obscurcir le jour, cacher l'horizon et comprimer un instant les flots troublés par la turbulence de cette bourrasque inattendue… Malgré la violence de la rafale, l'embarcation du faux Scorpion parvint à accoster l'embarcadère. Un consul romain n'eût pas manqué d'accueillir cette brusque variation atmosphérique, comme un sinistre présage. Mais le consul français, une fois la grainasse un peu amortie, n'hésita pas à s'embarquer avec son chancelier et le garde de chancellerie, pour aller offrir ses services au commandant du navire de Sa Majesté.

Les changemens à vue qui, dans nos théâtres, s'exécutent si magnifiquement pour vous faire admirer un palais à l'endroit même où une minute auparavant vos yeux rêveurs se perdaient sous les arbres d'une forêt, ne vous donneraient qu'une faible idée de la transformation subite qui venait de s'opérer dans la physionomie de l'équipage du Scorpion, par l'ordre du capitaine.

Pendant que l'embarcation destinée à ramener le consul allait à terre, l'Invisible avait rassemblé ses officiers autour de lui et leur avait dit:

«Messieurs, vous allez vous déguiser en officiers de la marine française. Vous, monsieur, vous n'oublierez pas que vous vous nommez M. Vatel; vous, M. St-Jean; vous, M. Desroseaux; vous, M. de St-Prieuré. Des habits d'uniforme, il vous en faut, je le sais, et je l'avais prévu. Vous trouverez dans ma chambre des malles remplies d'effets coupés à peu près à votre taille; mes domestiques vous attendent pour vous les distribuer. Quant à vous, monsieur le second, je vous ai déjà dit le nom que je vous destinais. Votre costume a été remis à votre mousse. Vous allez ordonner à tous nos gens de prendre, comme les hommes qui déjà ont été chercher le consul, les habits de compagnie d'équipage de ligne, que j'ai fait confectionner mystérieusement pour eux pendant notre séjour à Saint-Pierre. Faites donner un coup de sifflet par le maître pour faire connaître ma volonté à tout l'équipage.»