—Et un quatre piquets[2], moi je le veux bien, maîtresse.»
[2] Quatre-piquets, mot dont on se sert pour désigner la correction de vingt-neuf coups de fouet que l'on fait donner aux esclaves.
L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, venait d'être faite entre l'intelligente fille et le stupide Bartholoméo… Je croyais n'avoir plus que mes doublons à donner, et à attendre le succès de la tournée des deux libérateurs, au numéro trois… Acacie me fit signe d'approcher d'elle… J'exécutai l'ordre qu'elle venait de me donner d'un mouvement de tête et d'un coup-d'œil. Elle prit ma main, retira doucement la sienne de celle de son père pour glisser mes doigts tremblans sous ceux de l'impitoyable geôlier, et elle me dit alors: «N'ayez donc pas peur ainsi! Il ne se réveillera qu'à minuit, et dans un moment je vais venir reprendre ma place…»
Acacie, en achevant de prononcer ces derniers mots, promène délicatement la main qu'elle venait de dégager, sur le lourd trousseau de clefs de Barnabé, et elle en détache, avec l'adresse d'une fée, la double clef du numéro trois… Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo: l'esclave la suit en baissant la tête. Tous deux disparaissent dans un sombre couloir du fond qu'éclaire à peine la faible lueur de la lampe de la geôle, et ils me laissent seul, debout près du geôlier endormi, seul, tenant du mieux possible ma main crispée sous la main brutale du tyran de la prison.
Les minutes que je passai dans cette position cruelle, me parurent des heures entières… A chaque mouvement que faisait le dormeur, à chaque ronflement qui s'échappait de sa pesante poitrine, ma main tremblait de manière à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais ses doigts noueux s'allonger pour saisir plus fortement les miens ou pour étreindre plus tendrement la main qu'il croyait être celle de son Acacie… J'aurais donné tout au monde pour être délivré du supplice que mon bourreau endormi me faisait subir sans le savoir… Au bout d'un quart d'heure de torture enfin, je crus entendre du bruit dans le couloir du fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête… Le geôlier s'apercevant, même dans l'instinct animal de son sommeil, du mouvement que je n'avais pas été maître de réprimer, murmura quelques mots, releva sa tête alourdie, et après un moment d'incertitude et d'hébêtement, laissa retomber son front sur la table… Je respirai…
Le bruit que j'avais entendu avait cessé tout-à-coup. Il se renouvela bientôt. Le frottement de quelques pas longs, timides, incertains, vint frapper mes oreilles de plus près… Je tournai la tête du côté du couloir, et un autre homme que Bartholoméo suivait la jeune libératrice… Cet homme, c'était le Banian, qui, en m'apercevant dans la posture que je continuais à garder par prudence, tomba à mes genoux sans proférer un mot, sans laisser échapper un soupir…
Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi en souriant pour reprendre la place qu'elle m'avait confiée pendant son absence… Je passai à l'un des doigts de la main qu'elle avait libre, l'anneau promis, le prix attaché à sa belle action, et dans la poche de son tablier je laissai tomber quelques doublons… Je baisai même, je crois, avec bonheur, la main et la bague… Et saisissant ensuite mon Banian comme la proie sur laquelle j'avais si long-temps compté, je sortis avec mon trésor de la terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre bientôt de vue Acacie qui continuait à sourire en nous regardant fuir et en tenant toujours sa jolie main dans la redoutable main de son père…
XXI
Et cette tête, c'est moi qui l'ai sauvée!
(Page 161.)
Nouvelle rencontre:—autre embarras;—seconde évasion par mer;—adieux à Saint-Thomas.