«Eh bien! demandai-je à mon homme une fois dans la rue et loin de la prison; que pensez-vous de celle-là?

—Je pense, me répondit-il avec des larmes dans la voix, que vous êtes un Dieu et que vous venez de faire un miracle pour moi…

—Un miracle, eh non! il n'est pas fait encore, et tant que je ne vous aurai pas embarqué je ne serai pas tranquille!

—Embarqué, s'écria à ce mot le fugitif, et pour où?

—Pour la Côte-Ferme!

—Et peut-être encore sur quelque autre corsaire! Oh! non, de grâce, mon généreux libérateur. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance; mais si, pour vous en donner une preuve, il fallait retourner à bord de quelque forban, tenez, j'aimerais mieux vous désobéir, quelque chose qu'il m'en coûtât, et mourir!

—N'ayez aucune crainte, venez toujours et ne nous arrêtons pas ainsi au milieu de la rue où l'on pourrait nous remarquer et écouter notre conversation… C'est à bord d'un paisible bateau caboteur, et non plus sur un pirate, que je vais vous conduire. Je vous en donne ma parole d'honneur. Les conditions de votre passage pour la Guayra ont été faites entre le capitaine qui vous attend et moi… Une fois rendu là et tout-à-fait dépaysé, il vous sera facile, avec le peu d'argent que je viens vous prier d'accepter, de vivre en toute sécurité, et peut-être même dans une certaine aisance, pour peu que vous sachiez profiter des leçons du passé et prendre la peine de travailler…

—Oh! pour travailler, ce n'est pas cela qui m'embarrasse… Mais écoutez, puisqu'il faut vous l'avouer, et que vous avez encore la bonté de m'entendre, je crains, presque autant que la mort à laquelle je viens d'échapper, un nouveau voyage sur mer. C'est que j'ai été si malheureux aussi dans les deux seules campagnes que j'ai faites!

—Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous n'ayez pas de vocation pour un troisième voyage, il faut bien cependant vous décider à mettre encore une fois le pied à la mer, et cela le plus tôt possible; car il n'y a plus moyen de rester ici pour vous, et il y a même danger à cheminer lentement comme nous le faisons vers le rivage où la barque nous attend. Vous ne savez donc pas que la comtesse est ici et qu'elle a poussé la vengeance jusqu'à payer le geôlier et des surveillans pour que vous ne puissiez pas lui échapper?

—Pardonnez-moi, je l'ai su; mais la comtesse ne m'a pas reconnu à bord parmi les forbans, et ici elle n'a pu réussir à me voir en face, malgré l'envie qu'elle avait de venir jouir de mes maux en me contemplant dans les fers… Grand Dieu! si elle avait su qui j'étais!…