—Silence! silence!… m'écriai-je en ce moment. Abaissez comme moi votre chapeau sur vos yeux, et cessons de parler français… Oui… oui… C'est justement elle et son père que je crois voir venir à nous…
—Et qui, elle? me demanda tout bas mon compagnon déjà tremblant comme la feuille…
—Eh! la comtesse elle-même… Chut! prenons vite l'autre côté de la rue où il y a le plus d'obscurité.»
Je ne m'étais pas trompé, c'était bien la comtesse de l'Annonciade que j'avais reconnue, venant dans la même rue que nous et suivant la direction opposée à celle que nous avions prise pour aller vers le bord de la mer. Marchant lentement à côté de son père et accompagnée de ses nègres et de ses négresses, elle nous croisa à quelques pieds de distance; mais avant d'être rendus assez près d'elle pour reconnaître le son de sa voix, à chaque pas qu'elle faisait vers nous, je sentais à l'agitation nerveuse de mon compagnon, à qui j'avais fait prendre mon bras, la peur qui allait chez lui en augmentant et qui devint telle qu'elle me parut lui avoir ôté enfin l'usage de ses jambes. Je fus obligé même de le soutenir pendant un instant pour donner à l'émotion qu'il éprouvait le temps de se dissiper un peu, une fois que le danger de la rencontre se trouva passé.
Cette leçon inattendue que venait de lui donner la frayeur ne me fut pas au surplus inutile pour le déterminer à quitter Saint-Thomas. Mon éloquence aurait eu probablement beaucoup de peine à vaincre sa répugnance pour le nouveau voyage de mer que je lui avais préparé; mais la vue de la comtesse le détermina tout-à-fait à céder à mes pressantes sollicitations. Quand son évanouissement fut dissipé, je ne trouvai plus en lui qu'un homme résigné à braver plutôt les chances de la navigation, que le danger d'une autre rencontre avec son ancienne conquête.
Un autre incident, pour le moins aussi terrible que celui qui venait de s'offrir à nous, se présenta dans notre court trajet de la prison au bord du rivage. En passant sur une petite place qu'il nous fallait traverser, et dont je ne me rappelle plus le nom, nous remarquâmes une douzaine de nègres qui, à la lueur de leurs torches fumeuses, s'occupaient gaiement à dresser une espèce de théâtre en bois. Un groupe assez nombreux d'esclaves paraissait suivre avec curiosité le travail de ces ouvriers nocturnes. Quelques-uns d'entre eux faisaient, à voix haute, des observations sur la construction de la machine que l'on élevait. Nous nous arrêtâmes une minute pour regarder aussi et pour écouter ce que disaient les esclaves… C'était l'échafaud que l'on dressait pour les pirates, et c'était de l'exécution qui devait avoir lieu le lendemain, que s'entretenait la foule.
Le Banian avait tout deviné, tout compris avant moi. Il s'évanouit tout-à-fait à mes côtés à l'aspect de l'échafaud sur lequel il était destiné à figurer il y avait encore deux heures… Je ne savais comment faire avec un homme que j'étais obligé de soutenir debout comme un cadavre, et qu'il m'aurait fallu emporter sur mes épaules pour achever le trajet qui nous restait à faire… Une pluie furieuse, une ondée que le ciel sembla nous envoyer en ce moment pour nous tirer d'embarras, fondit sur la foule qu'elle dispersa en un clin-d'œil, éteignit les torches, mouilla jusqu'aux os mon compagnon évanoui et moi, et peu à peu rendit l'usage de ses sens au malheureux dont la figure se ranimait sous les gouttes de pluie bienfaisantes de ce grain tutélaire…
«Marchons, marchons, lui dis-je, dès que je crus trouver en lui assez de forces, marchons… L'échafaud est là, vous l'avez vu: le grain est passé, et la comtesse peut-être nous suit… Marchons…
Elle nous suivait effectivement sans que je l'eusse vue nous suivre… Un secret pressentiment, ou l'envie de donner le courage de la peur à mon malheureux fugitif, m'avait inspiré ce mot.
Le Banian marcha. Nous arrivâmes enfin sur le bord de la mer, entre les tas de planches et les amas de marchandises dont le rivage était couvert… Je cherchai des yeux et dans l'obscurité le capitaine caboteur qui devait nous attendre à l'endroit même où nous nous trouvions…