Un homme qui sortait de dessous une de ces piles de planches où probablement il avait été se réfugier pendant l'ondée, se présenta à nous: il s'approcha et nous regarda sous le nez: le Banian se remit à trembler; pour cette fois il dut se croire perdu… Il n'y eut que lorsqu'il entendit l'homme me dire: «Ah c'est vous, monsieur!» que je le sentis se redresser sur ses jarrets chancelans.
—Eh oui, c'est moi, répondis-je au patron caboteur. Vous ne m'attendiez pas sitôt, n'est-il pas vrai?
—Non, me dit-il; mais cependant j'avais fait venir mon petit canot à terre pour plus de précaution; tenez, le voilà amarré là à la lune, avec le mousse qui ne l'a pas quitté… Lequel de vous s'embarque, messieurs?
—C'est monsieur.
—Allons, qu'il soit le bien venu: la brise est ronde; la grainasse a éclairci et rafraîchi le temps… Je n'ai plus qu'une amarre à larguer pour appareiller; mon ancre est à bord depuis que vous m'avez parlé… Allons, messieurs, embarquons-nous; une heure de gagnée est quelquefois l'heure qui sauve la vie… Embarquez…»
Le Banian n'avait plus de voix… Je lui remis dans la main la somme qui pouvait lui être nécessaire pour payer le reste de son passage et pour se débrouiller un peu à son arrivée à la Guayra… il me sauta au cou en sanglotant, mais sans pouvoir parler; je l'embrassai, ma foi, comme on embrasse un homme que l'on vient d'arracher à l'échafaud… Le patron, qui attendait la fin de nos adieux pour se rendre à bord dans son petit canot, nous cria à deux ou trois reprises encore: «Allons, embarquons-nous, une heure de gagnée est l'heure qui quelquefois sauve la vie…» J'aidai mon prisonnier évadé à s'embarquer dans le canot: le patron me souhaita le bonsoir… Et pour la seconde fois je confiai aux flots et au hasard les destinées du pauvre Banian.
En voyant la chaloupe du caboteur fuir dans l'obscurité, et le caboteur lui-même livrer bientôt ses voiles à la brise de terre pour gagner le large, je restai plongé dans les réflexions assez tristes que m'inspirait en ce moment le brusque départ du prisonnier que je venais de délivrer si miraculeusement. Long-temps probablement j'aurais gardé l'attitude méditative que j'avais prise sur le rivage, sans le bruit que firent les pas de quelques personnes qui s'avançaient vers le point même où j'étais demeuré après avoir embarqué le Banian dans le canot… Arraché à ma rêverie par l'approche de ces importuns, j'allais me retirer pour retrouver l'hôtel où j'étais descendu, lorsqu'une main légère me frappant sur le bras, me fit tourner la tête vers l'individu qui venait de m'aborder aussi familièrement: c'était une femme, et je reconnus presque aussitôt que cette femme était la comtesse. Un homme l'accompagnait et s'était arrêté à quelques pas d'elle, au moment où elle s'était approchée de moi.
«Et que faites-vous si tard au bord de la mer, monsieur le voyageur mystérieux? me demanda-t-elle.
—Ma foi, madame, lui répondis-je en me remettant un peu du trouble que m'avait causé son apparition, je pourrais vous faire, je crois, la même question, dans le moment actuel.
—Oh! ma réponse à moi sera facile, reprit-elle avec vivacité. Vous savez bien que j'exerce et que je me suis imposé, jusqu'à mon départ de Saint-Thomas, une mission de surveillance qui, Dieu merci, finira demain! J'ai dix-sept prisonniers à garder, et j'en cherche un qui vient de s'échapper de la geôle.