La suite de nos observations sembla, au surplus, donner raison aux savantes et lumineuses conjectures du patron. Des lueurs d'une vivacité extraordinaire, sans altérer la pureté de l'horizon, sous le vent, continuèrent à se succéder avec rapidité, et le bruit des sourdes détonations ne cessa, pendant plusieurs heures, de suivre à des intervalles égaux l'explosion de ces éclairs qui nous éblouissaient de leur éclat répété.
Plus tard, nous apprîmes qu'à l'heure où nous avions remarqué cette circonstance intéressante de notre navigation, un combat terrible s'était livré cette nuit même, entre la Mandragore et la corvette danoise, et que celle-ci, après avoir succombé dans un abordage furieux, avait été incendiée par les corsaires et jetée toute fumante encore sur la côte de Saint-Thomas, pour que le gouverneur reconnût, à ce signe épouvantable, la vengeance que les forbans avaient su tirer des vainqueurs de l'Invisible et de la capture de l'Oiseau-de-Nuit, par la corvette le Hamlet.
Nous mouillâmes, le septième ou le huitième jour de notre départ de Saint-Thomas, sur la rade de Saint-Pierre, en face du quartier appelé le Figuier.
Malgré toute la célérité qu'avait pu mettre notre patron caboteur à nous faire faire le trajet de Saint-Thomas à la Martinique, une petite goëlette partie de Saint-Thomas même deux jours après nous, se trouva être rendue à notre destination quelques jours avant que nous ne pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre.
A mon retour dans mon logis, le facteur de la poste me remit deux lettres apportées le matin par la petite goëlette qui nous avait devancés. Une de ces missives était scellée du cachet de la comtesse de l'Annonciade. J'ouvris d'abord la lettre de cette dame. L'épître était ainsi conçue:
«Oh! monsieur, combien il m'en a coûté de vous faire l'aveu que vous allez lire et qui est devenu trop nécessaire au repos de ma conscience, pour que j'hésite un seul instant à surmonter tous les faux scrupules qu'il me faut vaincre, pour ne paraître à vos yeux que la plus coupable des femmes. Oui, monsieur, j'ai besoin que vous me pardonniez l'égarement malheureux que j'ai mis à poursuivre jusqu'à la mort, quelques infortunés que je croyais plus criminels peut-être qu'ils n'avaient pu l'être. Vous avez été témoin de l'acharnement irréfléchi et bien condamnable avec lequel je n'ai cessé de solliciter, pendant plusieurs mois, l'exécution des pirates, dont la rigueur de la loi toute seule n'aurait que trop tôt, sans mon aide fatale, réclamé le sang et la tête; je n'ai eu de repos que lorsque ce que j'appelais ma vengeance a été assuré par un funeste arrêt. Hier encore, malgré les nobles efforts que vous aviez faits si inutilement pour apaiser l'exaltation de mon ressentiment, je pensai, en apprenant la condamnation des coupables, pouvoir porter au pied de l'échafaud où ils devaient tous monter, un courage exempt de pitié et le dirai-je, une âme presque satisfaite du succès de mes cruelles démarches. Mais que nos plus fermes résolutions s'évanouissent vite chez nous autres pauvres femmes, quand nous voyons devant nos yeux le spectacle des maux qu'a causés notre imprudence et l'abîme que nous avons entr'ouvert sous les pas de ceux que nous nous croyions intéressées à punir! Comment, après m'être enorgueillie devant vous, de ce que vous nommiez si justement ma cruauté, oser vous dire maintenant ce que j'ai éprouvé en voyant ces seize infortunés monter au supplice, non pas avec l'audace de monstres endurcis dans le crime, mais avec la touchante résignation de chrétiens repentans et soumis à la volonté divine!… Huit d'entre eux se sont confessés au pied de l'échafaud: ce spectacle, qui arrachait des larmes à la foule, a produit sur moi une impression dont je ne saurais vous donner une idée, et quand les têtes de ces malheureux qui priaient avec tant de ferveur une minute auparavant, ont roulé, toutes sanglantes, à mes pieds, je me suis évanouie!!!!
»En revenant à moi, monsieur, j'ai pris la plume pour vous dire que j'ai été bien coupable en demandant autant de sang chrétien au tribunal de la justice humaine… Oh! j'ai bien besoin que vous, qui m'avez vue, avec horreur peut-être, si cruelle et si peu digne de mon sexe, j'ai bien besoin que vous me pardonniez en apprenant les larmes que je verse aujourd'hui sur une faute que je voudrais pouvoir racheter au prix de tout ce qui me reste de plus précieux au monde… C'est à ceux qui n'ont rien à se reprocher qu'il est facile de se montrer généreux envers les pécheurs qui n'ont que des remords à offrir au ciel en expiation de leurs coupables erreurs. Vous avez arraché à la mort le plus criminel de tous les condamnés; je donnerais aujourd'hui ma vie pour avoir fait ce que je vous reprochais, il y a deux jours encore, d'avoir osé faire en faveur de ce misérable capitaine. Pardon, pardon… j'implore à genoux votre clémence et celle de Dieu! Ils sont morts chrétiens et repentans, eux, et c'est à eux de prier aujourd'hui pour moi… Je n'ai pas la force d'achever; mes pleurs inondent mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent le papier sur lequel je vous trace ces lignes pour vous demander que vous ne détestiez pas trop la malheureuse
A**** VESLACA,
COMTESSE DE L'ANNONCIADE.»Saint-Thomas, île de sang et de deuil,
ce 10 janvier 18
Qui jamais, m'écriai-je après avoir lu et relu cette lettre étrange, se serait attendu à un revirement si soudain de sentimens! Est-ce bien là cette comtesse que j'ai vue si acharnée à poursuivre sa proie, qui vient aujourd'hui verser des larmes de pitié sur le sort des victimes qu'elle se faisait orgueil d'immoler à sa haine! Quoi, parce qu'il a plu à quelques-uns de ces forbans de se confesser au pied de l'échafaud, voilà ma petite tigresse qui se reproche comme un crime, la plus douce satisfaction qu'elle pût, disait-elle, éprouver au monde! Oh! qui pourra dire tout ce que le cœur des femmes renferme de mystère, de contradictions et d'inexplicable!… Et combien je me félicite de n'avoir jamais confié le bonheur ou le repos de ma vie, à la mobilité de cœur et à la légèreté d'esprit de ces êtres qui nous promettent une félicité qu'ils ne sauraient nous donner. Passons maintenant à cette autre épître dont l'écriture de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive aussi de Saint-Thomas… Voyons ce qu'elle peut contenir… J'ouvris et je lus:
«Monsieur,
»J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous habitiez Saint-Pierre. Je me permets aujourd'hui de vous écrire pour vous annoncer une chose qui vous fera peut-être plaisir, si vous êtes aussi bon que j'aime à le penser. Mon père n'a pas perdu sa place, comme je le craignais, après la fuite du prisonnier; mais il a été fortement grondé pour sa négligence. Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir aidé à arracher à la mort la plus honteuse, le jeune homme que les pirates avaient perdu et qui me paraissait si innocent du crime qu'on voulait lui faire payer si cher. Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez peut-être que je n'ai fait que par intérêt; mais pour mériter votre estime et pour vous prouver que je n'ai agi que par humanité, je vous prie de reprendre l'or et la bague que vous m'aviez donnés pour m'engager à prendre part à votre bonne action. Mon père n'ayant pas été renvoyé, cela me suffit; et je vous prie de ne pas m'en vouloir, si je vous renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance je me ferais un plaisir d'accepter de vous, mais qui me feraient mal à voir, en me rappelant le motif qui vous a engagé à me les offrir. C'est votre estime que je veux et pas autre chose, à moins que ce ne soit un peu d'amitié et un petit souvenir pour votre
»Très humble et obéissante servante,
»Acacie BARNABÉ.»
Un petit sac de taffetas noir accompagnait cette lettre: il renfermait la bague et les doublons que j'avais donnés à la bonne et jolie fille du geôlier de Saint-Thomas.
Allons, me dis-je, encore une femme dont ce vagabond a fait la conquête! Et quelle femme, je vous le demande, la plus intéressante de toutes celles qui se sont attachées à lui. Oh! il n'y a que pour les aventuriers que ces bonnes fortunes-là sont faites, et il n'est dans la destinée d'aucun homme comme il faut, d'intéresser à ce point des femmes de toute condition, avec des qualités aimables seulement et des moyens ordinaires de plaire et de séduire. Négresses, comtesses, dames de haut parage, filles de concierges, tout a subi la commune loi qui semblait soumettre tant de cœurs féminins au charme irrésistible du sort de ce Banian! Une fière espagnole va le chercher dans le rang le plus abject pour en faire son amant. Barbouillé de noir pour fuir l'infamie qui s'attachait à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la plus belle négresse de la colonie. Arrêté comme pirate pour être jeté comme le plus vil criminel au bout de la corde du gibet, il lui suffit de se montrer à la plus séduisante des filles de concierge pour la charmer et l'engager à braver la colère de son père, afin de le soustraire au supplice le plus ignominieux et à la mort la plus inévitable.