«Puisque le libertinage ou la superstition amènent chez vous si bonne compagnie, je ne pousserai pas plus loin mes recherches. Le respect que je dois conserver encore pour certaines convenances, me prescrit une réserve dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui cependant pourra tourner à votre profit. C'est le procureur du roi lui-même, qui se chargera sans doute de poursuivre, au nom de la justice, les investigations que j'ai si bien commencées…»

A ce mot de procureur du roi, la malheureuse qui, jusqu'au dernier moment, avait paru dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le calme qu'elle avait conservé. Elle ne sut plus que balbutier quelques paroles inintelligibles d'une voix émue et suppliante… Le trouble qu'elle éprouvait était trop visible pour que je ne cherchasse pas à profiter de son embarras pour arriver au but de ma visite…

«Vous allez, lui dis-je d'un ton sévère, remettre à ma disposition les objets que vous a livrés cette pauvre négresse, et m'avouer ensuite les moyens que vous avez employés pour découvrir ce que vous appelez la vérité sur la prétendue fuite de celui qu'il vous a plu de nommer son amant.

—Mon bon maître, me répondit-elle, sans me donner le temps d'achever, voici, puisque vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets, les madras et le collier de Supplicia. Mais, de grâce, pas un mot, je vous en prie, à M. le procureur du roi, de ce que vous avez vu ici. Mon existence et le sort des pauvres, dépendent de votre discrétion… Tout l'argent que je gagne, au métier que je fais, passe en aumônes et en charités dans les mains des indigens de la colonie.

—Admirable bienfaisance qui dépouille quelques malheureux nègres bien laborieux, pour engraisser l'oisiveté de quelques mendians moins pauvres que ceux dont tu trompes l'imbécile crédulité! Mais revenons au dernier article de la capitulation. Comment as-tu pu être conduite à imaginer que le Banian avait quitté l'île pour s'embarquer à bord d'un corsaire?

—Puisque vous le voulez, je vous dirai, mais ceci entre vous et moi, que certain soir… excusez-moi si je vous parle si bas, que certain soir, lorsque vous vous rendiez à l'Anse Belle-Vue avec l'Invisible et une autre personne, une jeune fille de couleur, que vous n'avez sans doute pas aperçue, se trouvait à dix pas de vous sur la grève. Elle vit un blanc qu'elle crut reconnaître pour M. le Banian, s'embarquer dans un des canots du corsaire mouillé en rade: elle entendit même le capitaine Invisible parler à M. le Banian qui vous avait baisé la main avant de sauter à bord du canot…

—Et cette fille de couleur qui espionnait si bien les trois personnes qu'elle avait prises pour ce qu'elles n'étaient pas, qui était-elle, elle-même?

—C'était moi!

—Et sur un soupçon qui vous a si complétement abusée, vous avez été donner, comme une vérité dont vous étiez sûre, le conte que que vous avez fait payer à Supplicia, pour une révélation de là-haut! Et vous n'avez pas craint, en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir le prix réservé au mensonge, et le châtiment dû à votre coupable avidité?

—Si ce n'est pas la vérité que j'ai dite, vous pouvez m'en punir. Mais si je n'ai pas menti, je ne demande qu'une chose, c'est votre silence. Et puis, mon bon maître, si, comme vous le répétez, j'ai fait un mensonge, à présent que vous avez repris les bijoux de la négresse, vous ne pouvez pas dire que ce mensonge m'a été payé trop cher. Je voudrais pouvoir donner tout ce qui reste encore dans ma case, pour que ce qui vient d'avoir lieu ce soir chez moi ne me fût pas arrivé. C'est le pain des pauvres et le mien que je vous demande à genoux comme une charité, et je vous crois trop bon cœur pour que j'aie à craindre que vous cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de la peine.»