Je sortis du trou de la sybille, sans daigner la rassurer sur son avenir, et en jetant les yeux avec dégoût sur le pan de serpillière que, par pitié, j'avais laissé retomber sur les deux notabilités coloniales que j'avais laissées, plus mortes que vives, tapies dans leur coin. Supplicia, riant comme une folle du désappointement de la devineresse, me suivit en faisant sauter avec joie dans ses mains les bracelets et le collier que je venais de lui faire restituer…
«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant si heureuse de sa gaieté et de son triomphe, que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?
—Moi, me répondit-elle, en entr'ouvrant ses deux belles rangées de dents et en fixant sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes, moi, je pense, maître, que vous êtes dix fois, cent fois, plus que cent fois, plus sorcier que cette petite sorcière-là!»
La bonne Supplicia ne savait compter que jusqu'à cent. Elle eût dit mille fois si elle avait compris ce que voulait dire mille.
«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a rendu tes bijoux?
—Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que j'ai bien vu qu'elle ne m'avait pas dit la vérité, car si elle avait dit la vérité à moi, elle aurait gardé ce que je lui avais donné pour me dire ce que moi j'aurais voulu savoir d'elle.
—C'est cela, ma fille, tu as deviné fort juste ce que je voulais te faire comprendre. Et une autre fois, ce qui vient de se passer sous tes yeux te servira de leçon et t'apprendra à ne plus te faire tromper par ces diseuses de faussetés et de menteries.
—Maître, me dit alors la jeune négresse, puisque vous êtes plus savant que la sorcière qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi ce que vous savez, et apprenez-moi ce que monsieur est devenu et où il a été?
—Oui, je vais te l'apprendre, curieuse, puisque tu le veux à toute force. Monsieur est en France, il est heureux et pense toujours à toi.
—Et c'est bien la bonne aventure bien vraie que vous venez de dire à moi? Oui, n'est-ce pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au moins je pourrai travailler pour gagner ma liberté, et aller un jour en France le retrouver; car si vous savez tout ce qui doit arriver, vous devez voir qu'un jour je deviendrai libre de mon corps et que j'irai rejoindre monsieur à moi qui sera bien content de revoir Supplicia et son fils à lui et à la pauvre négresse.»